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Charlevoix en fastpacking (partie 1)

Auteur : René Morissette, en collaboration avec Matthieu Fortin

Il y a plusieurs années, j’ai fait beaucoup de randonnées sur plusieurs jours, au Québec et à l’étranger, avec un énorme sac. Mais depuis que la course en sentier fait partie de ma vie, une nouvelle façon de voyager m’interpelle. Le fastpacking, c’est le mariage de la randonnée à sac à dos et de la course à pied. Couvrir de longues distances chaque jour, par soi-même, en ne transportant que le nécessaire, voilà un défi intéressant. Mais cette fois-ci, le défi était double: planifier ce périple adéquatement pour parer à “toutes” éventualités et être en mesure d’aller physiquement, et mentalement, jusqu’au bout. Voici le récit d’une aventure s’étirant sur 300 km entre Québec et St-Siméon.

La naissance du projet

Au retour d’un week-end familial à Baie-St-Paul en octobre 2018, j’explore le nouveau guide des sentiers de Charlevoix. On y liste la plupart des sentiers balisés de Cap-Tourmente jusqu’à St-Siméon en passant par le Sentier des Caps et la Traversée de Charlevoix. Le voilà, l’itinéraire parfait pour partir en fastpacking  Je connais la plupart des sentiers; les paysages y sont magnifiques. Et quand j’ai un plan pas d’allure qui me vient en tête, j’écris à mon ami coureur Matthieu. Il me répond:

Considère que j’embarque dans le projet. Québec/St-Siméon à la course… ça doit faire près de 300 km, ça me branche. Et puis ce sera une belle manière de maintenir la forme entre nos deux principaux événements de l’année 2019, UTG et UTHC. C’est un go! 

La planification

Déjà le mois de mars, la saison de ski tire à sa fin et nous attendons avec impatience la saison de trail. Nous regardons plusieurs options de parcours et il nous paraît réaliste de le faire en six jours, soit 50 km par jour en moyenne. Dans les faits, les distances journalières varient entre 34 et 73 km avec un dénivelé positif entre 1300 et 2000 m.

Les étapes sont principalement dictées par les endroits où il est possible de dormir, sans dépasser les 50 bornes par jour, idéalement. Matthieu s’occupe de tracer le parcours GPS de chaque journée afin de pouvoir s’orienter plus facilement. L’idée nous amuse de savoir que l’on partira de la maison et à pied pour faire un aussi long voyage. Pas d’auto, pas d’avion, que nos jambes pour seul moteur.

On cherche des ressources sur le web et dans des livres pour des conseils concernant l’équipement, l’alimentation, l’hébergement, les erreurs à ne pas faire, etc. Le sac à dos est selon moi la pièce d’équipement la plus importante. Nous tombons sous le charme du sac Ultimate Direction Fastpack 25 (pour 25 litres), confortable, stable et bien conçu.

On a l’occasion de croiser plusieurs refuges sur le parcours, alors pas de tente à transporter. Pour la nourriture, on mise sur les repas déshydratés denses en calories, des bagels pour déjeuner, et plein de barres d’énergie, de fruits séchés et autres gâteries pour les sentiers. Il faut aussi apporter un mini réchaud, du gaz et un petit chaudron d’un litre. Pour l’eau, un filtre compact sera utile pour s’abreuver pratiquement n’importe où. Toutefois, il nous est difficilement concevable de transporter de la nourriture pour six jours tout en conservant un sac léger, alors on prévoit des ravitaillements après la première journée et aux deux jours par la suite.

Côté vêtements, c’est très minimaliste : un imperméable, un gilet manche longue, une paire de bas de rechange et ce que l’on a sur le dos (short, t-shirt, bas, casquette). Même pas de bobette. L’objectif est d’avoir des sacs ne dépassant pas les six kg avec un litre d’eau. Mission accomplie.

Matthieu propose de créer une page Facebook pour diffuser le projet et aussi pour demander de l’aide à nos amis ultra-coureurs(es) dans l’organisation des ravitaillements, voire nous accompagner sur quelques sections. Le projet suscite beaucoup d’intérêt et plusieurs personnes s’offrent de livrer nos boîtes de ravitaillement aux emplacements prévus. En peu de temps, nous avons des accompagnateurs pour chaque journée. WOW! Cela nous motive au plus haut point et nous met en confiance pour aller jusqu’au bout. Ça devient un projet collectif, j’adore!

Jour 1: L’aventure débute

Matthieu se lève à 4 h et déjeune calmement en écoutant le 2e mouvement de la 7e symphonie de Beethoven. C’est un mélomane, on y peut rien. Il est probablement la personne la plus énergique que je connaisse, surtout aux départs des ultra-trails. Vous ne voulez pas savoir ce qui arrive quand il prend un espresso ces matins là… Il est 5 h, Matthieu met la clé dans sa porte et part à ma rencontre, 8 km plus loin, escorté par deux coureurs robustes: Thomas Andrew et Christian. Le premier est la jovialité incarnée; le second, l’encyclopédie vivante sur la course à pied.

Je suis assez fébrile en me levant ce matin vers 5 h. Je sais que Matthieu est déjà en route. C’est quand même spécial de partir de chez soi à pied pour aussi longtemps, en commençant par courir ta rue, tourner au coin du McDo, attendre aux feux de circulation, monter la rue Seigneuriale jusqu’au début du sentier qui nous mènera jusqu’à St-Siméon. Mais commençons d’abord par nous rendre à notre première étape: le mont Sainte-Anne.

La journée s’annonce chaude, 32°C à son apogée en après-midi, et le sentier est pleinement exposé. Quarante kilomètres au soleil tapant. Pour ceux qui connaissent le secteur, c’est le sentier de VTT et de motoneige sous les lignes d’Hydro-Québec entre Beauport et la Côte-de-Beaupré. Un sentier souvent sablonneux, parfois rocailleux. Christian nous quitte au début du sentier et nous souhaite bonne chance. On poursuit avec Thomas A. qui, à son dire, est vraiment heureux de participer à cette aventure. Vers 8 h, on entre sur le site de l’ancien camping Plage-Fortier. Un vieux thermomètre indiquait déjà 27°C. Priorité à l’hydratation aujourd’hui, car un coup de chaleur pourrait compromettre le reste du périple. Mais il n’y a pas que des sentiers bouillants sur ce segments, il y a aussi une zone marécageuse où l’on a pas le choix de se mouiller… beaucoup!

L’eau mi-cuisse, on sent bien le fond (#not) rebondir sous chacun de nos pas. L’eau froide, mais douteuse, est pourtant notre alliée dans cette journée dans “les fourneaux” sous les pylônes électriques. Il n’empêche, Thomas A. est un habitué de ces sentiers. On navigue rapidement au travers de cette swamp infestée d’insectes voraces avec éclats de rire, les souliers et short bien détrempés.

Vers le km 40, Nadia, la copine de Thomas A., nous accueille avec un ravito tailgate : melon d’eau, popsicle, Gatorade, pain au beurre de peanut, et j’en passe, nous redonnent de l’énergie pour la suite. Dans sa grande sagesse avec la bouche pleine de barres Cliff, Matthieu nous lance:

On dit souvent que les ultras, c’est dans la tête. Je dirais plutôt que ça se passe dans l’estomac.

On remercie chaleureusement Thomas A. pour le gros bout de chemin fait avec nous. On repart en duo, toujours sous les pylônes et sous un soleil de plus en plus ardent. Cette petite pause réveille une vieille douleur dans le mollet gauche. Mon corps réagit sans doute à la charge supplémentaire du sac-à-dos, je n’ai pas fait beaucoup d’entraînement avec cette charge. J’espère que ça va passer.

Au fil des vallons, on se rapproche du mont Sainte-Anne. C’est la première fois que je le vois de l’angle nord. On s’accorde une petite pause au pied des remontées mécaniques pour manger et, pour ma part, essayer de diminuer la douleur au mollet.

À partir du camping du Mont Sainte-Anne, Amélie remonte le sentier à notre rencontre. Elle a eu la gentillesse de nous apporter notre premier ravito et la tente. Nous arrivons au camping vers 14 h et on se dirige à l’accueil pour obtenir un emplacement de camping.

Il fait maintenant 32°C, on se fait assaillir par la faim et la soif. J’avale le sandwich que je traîne depuis la maison, des chips, du jerky, un litre de Clamato aux haricots vinaigrés (ben quoi?) et plein d’autres trucs. Le reste de la journée est bien simple : douche, étirements, repos, souper vers 18 h et au lit à 20 h 30. Dans quel état je vais être demain? Aucune idée. Le sommeil m’emporte facilement…

Bilan du jour 1: 51 km (René), 57 km (Matthieu) // 1300 m D+ // En déplacement de 5 h à 14 h // Sentiers roulants

Jour 2: Des pacers de luxe

Je n’ai pas vu la nuit passer tellement j’ai bien dormi! Je me réveille plein d’énergie, prêt à recommencer à courir. Les jambes sont fraîches à mon grand étonnement. On prend un gros déjeuner entre deux petites averses et on démonte la tente dont on ne se servira plus pour la suite.

On remplit nos sacs rapidement avec tout le nécessaire pour les deux prochains jours en autonomie. C’est la première journée où l’on courra avec six kg sur le dos. Notre sac ne contient que le nécessaire: repas lyophilisés, barres énergétiques, matelas et sac de couchage, vêtements de rechange, premiers soins, réchaud et gaz, gamelle un litre et d’autres petits trucs. Bref, tout est minimaliste et calculé. Nous sommes prêts, on attend nos pacers de luxe pour entreprendre notre seconde journée.

Guillaume et Thomas
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Suivre Thomas Duhamel et Guillaume Barry dans le sentier Mestashibo, c’est génial. On oublie les racines qui dévalent rapidement sous nos pieds pour nous concentrer sur les discussions de nos amis d’origine françaises, empreintes de bonhomie et de traits d’esprit à grande vitesse. Ce sentier a mauvaise réputation, on le redoute pour sa technicité. Pour ma part, bien au contraire, j’en tire un plaisir malin, car les magnifiques paysages embrumés de la région de Charlevoix s’ouvrent à nous. C’en est bientôt terminé du sentier Mestashibo, voilà un peu de bitume pour nous rendre à l’accueil du Sentier des Caps à St-Tite-des-Caps où l’on doit acquitter les droits d’accès.

Le Sentier des Caps, on l’a fait plusieurs fois dans le passé et y retourner nous rend fébriles. Les conditions sont excellentes, le sentier est sec et le soleil commence à se pointer. Il y a des moustiques en quantité lorsque l’on s’arrête, mais je ne les sens même pas me piquer, les endorphines semblent masquer ces petites sensations. Mais c’est tout le contraire pour Thomas et Guillaume qui en profitent pour nous éduquer sur les jurons français de mise dans cette situation. On repart d’un bon pas en se laissant entraîner par nos pacers l’instant d’un peu de vitesse en sentier.

Le Sentier des Caps est magnifique, et pour plusieurs raisons : les points de vue multiples sur le fleuve et ses îles splendides, des sous-bois tirés d’un conte féérique et des sentiers techniques appréciés des randonneurs et des coureurs. Les refuges sont bien entretenus et répartis convenablement tout au long du parcours. Il est aussi possible d’y accéder à plusieurs endroits intermédiaires. C’est une randonnée à faire, sur plusieurs jours…ou en une journée au pas de course.

La destination finale d’aujourd’hui est atteinte en début d’après-midi : le refuge Cap-du-Salut qui surplombe une vallée s’ouvrant sur le fleuve. Des randonneuses se reposent sur la galerie. Elles prennent le temps de discuter un peu avec nous avant de repartir pour le prochain refuge. C’est aussi pour les rencontres et les discussions que j’adore la rando. Certains marchent pour le plaisir, d’autres pour réfléchir ou pour relever un défi. Marjorie, la conjointe de Guillaume, nous rejoint par la voie d’accès. Elle vient reprendre nos joyeux accompagnateurs en échange d’un panier de fraises : quel délice! Ça complète bien notre repas du soir.

Il n’y a rien à faire sauf prendre le temps d’être. Maintenant, je décroche.

Bilan du jour 2 : 34 km // 1500 m D+ // En déplacement de 7 h à 13 h 15 // Sentiers techniques

Jour 3 : Sentiers inconnus

Aujourd’hui, c’est au tour de Jasmin et de Jay de nous accompagner. Ils nous rejoignent au refuge vers 7 h 30, nous sommes prêts à partir. Aussitôt dans les sentiers, je regarde Matthieu et on pense la même chose : pourquoi, après 2 jours très exigeants à avaler des kilomètres, on a les jambes fraîches? On se croit invincibles – on peut bien rêver – et cela nous donne une bonne dose énergie.

Il fait beau, 18°C, tout est parfait. Après quelques kilomètres plutôt techniques, on entre dans le domaine du Massif de la Petite-Rivière. À cet endroit, il y a peu d’indications et il faut se fier à notre tracé GPS. On court dans les pistes de ski envahies par les hautes herbes où le sentier est quasiment invisible. Les points de vue sur le fleuve sont imprenables.

Alors que l’on aperçoit au loin l’Isle-aux-Coudres, le sentier Gabrielle-Roy-Ouest s’ouvre devant nous. C’est la première fois que nous y mettons les pieds. Un sentier tout en descente, fluide, parfaitement sinueux pour que chaque virage stimule notre envie d’attaquer le prochain. Un coup de coeur! Nos accompagnateurs sont tout aussi émerveillés que nous. Le sentier débouche sur le Fief du Massif, longeant la route 138 jusqu’au prochain sentier balisé.

Le sentier Louise-Gasnier, j’en ai entendu parler pour ses beaux ponts suspendus. Mais je constate aussi que la qualité des sentiers est excellente et j’amorce avec enthousiasme une descente en sous-bois de 4 km… du pur plaisir! Le sentier se termine par une petite montée débouchant sur l’ancienne route 138 jusqu’à l’entrée du sentier Gabrielle-Roy-Est. On attaque la montée du mont Gabrielle-Roy d’un pas soutenu. Je ne sais pas où l’on va chercher cette énergie, mais Matthieu et moi sommes en mode course. Tellement que j’entends au loin derrière nos valeureux pacers crier à la blague « On est DNF ! Vous allez trop vite! ». On les attend à un point de vue, près d’un gros rocher, pour une pause bien méritée. Faut pas brûler nos pacers tout de même!

Arrivés en haut du mont, la vue panoramique est majestueuse. On voit clairement le fleuve, Baie-Saint-Paul, les cimes du parc des Grands-Jardin au nord et la vallée de la rivière du Gouffre que nous visiterons demain. Un randonneur y casse la croûte et en regardant son lunch me vient une une rage de fruits et légumes! Ça me motive à reprendre le sentier vers Baie-Saint-Paul, il reste environ 15 km à parcourir en empruntant chemins de terres et sentiers de motoneiges non balisés.

À partir de ce point, la montre GPS de Matthieu est notre guide. Tout va bien jusqu’à ce qu’elle nous conduise au bout d’un sentier se refermant et nous propose même de continuer en ligne droite, dans le bois. Je me souviens que notre carte de référence mentionnait un vieux tracé et on l’a ajouté au trajet GPS sans trop vérifier s’il était encore praticable. Après dix minutes de crapahutage, on a une décision à prendre. Jay propose de continuer “Barkley style” jusqu’au pied de la montagne se jetant dans le fleuve. Quelqu’un a une meilleure idée? D’un commun accord, on rebrousse chemin pour reprendre le sentier de VTT. On tente de maintenir le nord pour rejoindre une route, au pire la 138.

Heureux hasard, on tombe sur le départ d’un sentier balisé : le sentier de la Baie. Selon la carte sur place, il nous amène directement au centre-ville de Baie-St-Paul, notre destination. Encore une fois, ce sentier tout en descente fraîchement réaménagé est magnifique. C’est certain qu’on y retourne un jour. Arrivés à la fin du sentier, on emprunte une route panoramique longeant la baie avec au loin l’église de Baie-St-Paul. J’accélère, Matthieu aussi, 5:30 du kilo. On sème nos pacers et c’est avec une immense satisfaction que l’on atteint l’Auberge des Balcons où nous attend Mylène et notre seconde boîte de ravitaillement.

Bière et bonne bouffe, on gâte nos pacers avant de les raccompagner (avec l’auto de Mylène) à leur véhicule laissé au point de départ. C’est aussi l’anniversaire de Mylène aujourd’hui, alors on va au resto. On est claqués et le niveau de discussions est d’une absurdité ridicule. Je passe le rouleau sur mes jambes et je m’étire avant d’aller au lit. Drôle de sensation dans la cheville droite, et mon noeud dans le mollet gauche semble vouloir m’accompagner jusqu’à la fin…«  Mon corps, t’as une nuit pour te remettre sur pied. »

Bilan du jour 3: 47 km // 1700 m de D+ // En déplacement de 7 h à 15 h // Sentiers techniques

>> La suite du récit dans « Charlevoix en fastpacking (partie 2) »

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