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Charlevoix en fastpacking (partie 2)

Suite du récit « Charlevoix en fastpacking (partie 1)« 

Jour 4: Aux portes de Charlevoix

Le réveil à l’Auberge des Balcons est toujours paisible, l’endroit inspire la paix. Je déjeune à satiété, le café de Matthieu est bon. Une fois les adieux à Mylène fait, on emboîte le pas en duo vers la rue Saint-Jean-Baptiste qui se réveille. Le sentier du Gouffre se prend dans le village, après le pont, à droite. C’est un tracé facile qui traverse des sous-bois de fougères, des champs agricoles et des forêts dégagées. Le dénivelé est faible, mais progressif. Le sentier débouche au camping le Genévrier que l’on traverse sous les regard des saisonniers, nous donnant l’impression d’être des extraterrestres… On croise de belles maisons de campagne aux jardins luxuriants avant de s’avancer dans le sentier Les Florent, en l’honneur de Florent Côté, agriculteur qui empruntait ce chemin pour rejoindre ses champs au sommet du plateau.

Les Florent, c’est un single track parfait, tantôt au coeur de la forêt, tantôt à flanc de montagne offrant une vue en plongée sur la vallée du Gouffre. Une courte pause sur un banc juqué au sommet d’une falaise nous donne la chance d’observer un parapentiste s’élançant librement. En bas, la Maison d’affinage Maurice Dufour, au loin, Baie-St-Paul qui s’éloigne. On amorce une descente de 8 km jusqu’à St-Urbain. Du pur bonheur! Est-ce que j’ai besoin de répéter que ce sentier est parfait?

Ce midi, on mange à l’épicerie! Sandwich, Pepsi, Gatorade, lait au chocolat, melon d’eau, salade de pâtes, jujubes… tout ça dans le désordre! On se demande même comment on va reprendre la route le ventre si plein…permettons nous de marcher 10 minutes le temps que ce repas gastronomique se tasse un peu. De toute façon, c’est le bitume qui nous attends pour les 20 prochains kilomètres, jusqu’au Parc des Grands-Jardins.

Mais je n’ai pas long de fait sur la route que je commence déjà à m’ennuyer de la douceur des sentiers, la surface dure accentue ma douleur au mollet gauche et la raideur à la cheville droite au dessus de malléole. Je prends une pause à l’accueil de la Traversée de Charlevoix en attendant que Matthieu règle la réservation du prochain refuge. L’énergie baisse plus rapidement aujourd’hui, je sens que les quatre dernières journées me rentrent dans le corps. On doit avoir près de 170 km parcourus à date, plus de la moitié du périple. On reprend la route tranquillement et la vue du mont du Lac-des-Cygnes et du Gros-Bras m’encourage. Un ours traverse la route, à peine un regard échangé. Ça monte et ça monte jusqu’à ce qu’on aperçoive au loin une coureuse…c’est Anne qui vient à notre rencontre! Nous aurons la chance de l’avoir avec nous pour la journée de demain. Une de ses amie et coureuse aguerrie, Isabelle Bernier, nous rejoindra au refuge plus tard pour prendre part à l’aventure. On entre dans le sentier du Dôme, encore une centaine de mètres à gravir pour atteindre le refuge l’Eudore. Quelle vue! Une brève pluie en prélude d’un spectacle grandiose: un double arc-en-ciel au-dessus de la vallée! WOW!

La routine du soir est simple: je me lave dans l’eau froide de la rivière, lave mes vêtements en même temps pour les remettre demain, soigne mes pieds et tensions aux jambes, m’étire longuement et prépare mon matos pour le lendemain. Le fait d’avoir peu de matériel simplifie tout, et j’adore ça. Ma perspective par rapport à notre vie dans l’abondance matériel vient de changer.

Bilan du jour 4: 46 km // 1700 m de D+ // En déplacement de 7h30 à 15h30 // Sentiers parfaits, route (s’tu plate, la route…)

Jour 5 : La Traversée de Charlevoix

C’est la première nuit que je dors mal à ce point. Peut-être l’angoisse des kilomètres qui restent à faire avec une nouvelle blessure; ma cheville droite est assez douloureuse et le sentier d’aujourd’hui s’annonce particulièrement technique. Anne me soutient avec ce mantra: “Apprivoiser la douleur”. On verra bien comment l’appliquer…

Matthieu nous guide dans un dédale de sentiers tout en dénivelé entre le Dôme et le mont du Lac-à-l’Empêche. De mon côté, je m’efforce de ne pas trop étirer la cheville dans les montées et d’éviter de la verser sur les racines cachées par les kalmias recouvrant le sentier. En modifiant ma foulée, j’arrive à profiter de la descente sans trop avoir mal. Du haut des montagnes, la lumière est magnifique et la visibilité porte loin. Il faut croire que j’aime souffrir dans de beaux endroits…

Tiens, ce n’est pas la première fois que je passe par ici! Nous sommes maintenant officiellement sur la Traversée de Charlevoix qu’emprunte le 125 km de l’Ultra-Trail Harricana. On croise justement des gens qui entretiennent le sentier, ça sent le deux-temps! Matthieu est en avant avec Isabelle, mû par son inépuisable énergie (je confirme: Matthieu est la preuve vivante que le mouvement perpétuel est possible). Anne me supporte tant bien que mal dans mes quelques complaintes, mais elle me motive à avancer. Faut vraiment que je change d’état d’esprit, c’est peut-être comme ça que je vais apprivoiser la douleur. Me semble que de croiser un ours changerait le mal de place…

Matthieu et Isabelle nous attendent au pied des Morios: “René, te sens-tu d’attaque pour monter au sommet?”. Avec regret, je réponds par la négative en me disant qu’il aura la chance d’y aller lors d’Harricana (ndlr: j’y retournerai pour part quelques semaines après avec Guillaume lors de sa préparation pour Harricana). Il serait même temps de prendre une pause pour dîner et ça tombe bien, on arrive au majestueux camp Boudreault, à mi-chemin de notre trajet quotidien. Aujourd’hui, j’ai besoin de plus de pauses. Le manque de sommeil se fait sentir, mais au moins, mes bobos m’incommodent moins. Mon cerveau semble ignorer les nerfs sensoriels de ces régions… du moins pour l’instant.

À partir de ce point, on se concentre simplement à avancer…et à dire le plus de niaiseries possible! Ce n’est pas par manque de sujets de discussion, mais plutôt pour se changer les idées et passer le temps. C’est comme compter les voitures rouges sur l’autoroute, pareil. Mine de rien, on se rapproche des Hautes-Gorges de la rivière Malbaie. On emprunte un superbe sentier qui nous conduit directement sur le sentier le Riverain, l’arrivée à l’accueil du Parc est imminente.

Malgré mon manque de sommeil et ma cheville qui voulait exploser, j’ai vraiment adoré cette première section de la Traversée. Le soutien d’Anne, d’Isabelle et de Matthieu à été nécessaire pour passer au travers, preuve indéniable de la force du groupe. Je profite d’un moment seul au campement pour faire du yoga et de la méditation. Faire le vide m’aidera peut-être à moins anticiper la dernière et plus grosse journée de notre aventure: 73 km de sentiers techniques vers St-Siméon.

Bilan du jour 5 : 42 km // 1300 m D+ // En déplacement de 7 h à 15 h // Sentiers techniques

Jour 6 : St-Siméon nous voilà

Mal de cœur, pas d’appétit, ma cheville est raide et douloureuse, pas agréable mais au moins elle n’est pas trop enflée. Je regarde l’auto d’Anne et l’idée d’arrêter tout ça maintenant me vient à l’esprit. J’y pense sérieusement. À quoi bon continuer si c’est pour me “scrapper” davantage et peut-être compromettre ma capacité de courir pour les prochains mois? On fait ça pour le plaisir après tout et là, le plaisir semble se diluer. Dans une course officielle, j’aurais probablement continué, mais dans une “fun run” comme celle-là, ça sert à quoi, à qui? Mes idées se brouillent et je ne sais plus quoi faire.

Tous les quatre assis à table pour déjeuner, c’est le silence. J’ai le sentiment de miner le moral de tout le monde. À cet instant, Matthieu avec son optimisme légendaire, nous livre une harangue débordante de positivisme. Il nous rappelle avec fougue ce que l’on a parcouru jusqu’à maintenant, qu’aujourd’hui est un grand jour et que St-Siméon nous attend. Et il a raison. Je suis encore capable de marcher (on verra bien pour courir), j’ai bien dormi, il fait beau, les filles nous font l’honneur de nous accompagner pour les premiers kilomètres et elles nous attendront à St-Siméon. Que demander de plus? La journée s’annonce plutôt bonne, tout compte fait!

J’allège mon sac au maximum et je me présente sur la ligne de départ. C’est maintenant que je me rappelle la nature de notre défi : repousser ses limites pour mieux se connaître, continuer parce que nos amis et nos familles croient en nous et qu’il faut avoir confiance en nos propres capacités… et aussi parce qu’aujourd’hui, on a prévu se rendre au bout du quai de St-Siméon, en courant.

J’adore ce sentier, celui qui longe la rivière Malbaie. Les reflets du soleil sur la rivière qui pénètre dans la forêt me fait prendre conscience que la nature nous offre une magnifique opportunité aujourd’hui, saisissons-là! On quitte la rivière pour entrer dans l’arrière-pays. Ce segment s’avère assez technique par endroits, alors on marche souvent.

Après 15 kilomètres, les filles rebroussent chemin comme prévu et nous laissent poursuivre seuls. Si tout se passe bien, on les revoit en fin de journée. Il reste alors plus de 55 km à faire. Instinctivement, comme vers la fin d’une course, nous sentons une énergie incroyable nous envahir. Pour arriver au bout, on doit ne faire qu’un avec l’environnement. On s’imagine être des bêtes qui avancent, sans peur et sans douleur.

Il est maintenant tout près de midi, 32 km de faits depuis notre départ à 7 h. Pour une longue journée comme celle-là, on ne doit pas négliger l’alimentation. Nous arrêtons près d’un ruisseau pour nous recharger en eau et faire bouillir la quantité nécessaire pour nos repas lyophilisés. Pour ne pas perdre de temps, on reprend la course pendant que nos repas lyo s’hydratent. Trente minutes plus tard, on déguste assis sur une grosse roche, à l’ombre. Meilleur qu’au resto !

Le refuge l’Épervier n’est plus très loin et on a hâte de quitter la route forestière exposée au soleil. Avant de partir pour ce périple, notre ami Éric “Skyrunner” Leblond nous avait informé que le sentier l’Orignac-Ouest n’avait pas été entretenu depuis quelques années, mais que les responsables du sentier l’avaient peut-être débroussaillé un peu dernièrement. On trouvait dommage de chercher une voie de contournement, alors nous avons décidé de jouer les coureurs des bois.

En entrant dans l’Orignac, il y a effectivement eu un peu de débroussaillage, mais le sentier est jonché de branches coupées, d’innombrable petites souches tort-chevilles invisibles, et de fougères cachant les irrégularités du terrain. Presque deux heures pour faire huit km. Une fois ce bout assez rough passé, le sentier s’améliore. Il faut comprendre que le sentier l’Orignac n’est pas des plus empruntés par les randonneurs, alors on ne s’attendait pas à une allée de quilles.

Une route forestière marque la frontière entre l’Orignac-Ouest (10 km) et l’Orignac-Centre (17 km). Dix-sept kilomètres sur un beau single track coupant à travers des forêts matures et reliant les sommets donnant une vue imprenable sur les Palissades de Charlevoix. En arrivant au point culminant de ce segment, on aperçoit enfin le fleuve! C’est avec une émotion partagée que je regarde Matthieu et qu’on réalise tout ce qu’on a accompli depuis les six derniers jours; on en revient pas d’être ici, encore debout. Nous sommes à 600 m d’altitude, il ne reste que 12 petits kilomètres à faire, tout en descente.

La descente. Ma cheville douloureuse me rappelle qu’elle existe en m’envoyant parfois des ondes de choc jusque dans la cuisse. Mon seul remède est un taaaabarn… bien senti. Nos réserves de nourriture et d’eau commencent à s’épuiser et on ne croise pas de source fiable pour s’abreuver. Le réseau cellulaire est maintenant accessible et on réussit à communiquer avec Anne et Isabelle. Elles nous disent qu’elle sont sur le sentier, à notre rencontre, WOW!

Il est maintenant 20 h, on croise le camp David, abandonné depuis plusieurs année. Quelques minutes plus tard, les filles nous rejoignent, quel bonheur! En prime, elles nous ont amené de l’eau, que l’on cale tout d’un coup. Le soleil se couche, on met nos frontales. À partir de ce moment, je dois l’avouer, j’en perds des bouts. Je me contente de suivre machinalement les pieds en avant de moi. Mon cerveau ne répond plus et mes jambes semblent savoir par elles-mêmes où placer mes pieds. Matthieu est lui aussi clairement à bout d’énergie, du jamais vu.

Au travers des arbres, j’aperçois les lumières de St-Siméon, des maisons, la route. On y est presque. Le sentier débouche à l’arrière d’une maison sur un grand terrain. Dans ce moment d’euphorie, j’accélère avec Matthieu pour ensuite arrêter brusquement à la lumière d’intersection, attendant le bonhomme pour traverser. Matthieu et moi rions, trouvant la situation complètement absurde. On descend la fameuse côte menant au quai et enfin, nous y sommes! On pose ensemble la main sur une grosse poignée métallique marquant ainsi le bout de la trail, la fin de notre aventure.

Bilan du jour 6: 73 km // 2200 m D+ // En déplacement de 7 h à 21 h // Sentiers techniques et routes forestières

Au final: 293 km // 9700 m D+ // 40 h en déplacement.

Trouver un coéquipier parfait pour une telle aventure n’est pas facile. Mais j’ai trouvé en Matthieu quelqu’un de fiable, à l’écoute, leader, endurant, positif et surtout, le plus important pour passer à travers de tout ça, qui ne se prend pas au sérieux (n’importe quoi ). Alors MERCI Matthieu d’avoir embarqué à pied levé dans ce projet de fou au nom de code SFR 300.

Matthieu et moi remercions sincèrement tous ceux et celles qui ont contribué, de près ou de loin, au succès de cette aventure. Sans votre support et vos encouragements, cette traversée n’aurait pas été la même. Merci spécial à Thomas Andrew Wagenhoffer, Christian Macé, Nadia Bombardier, Amélie « La Gazelle» Lachance, Guillaume «Speedy» Barry, Marjorie Barry-Vila, TomTom Duhamel, Jasmin Gill-Fortin, Jay St-Amand, Mylène Bernard, Anne Le Mat, Isabelle Bernier et Éric «Skyrunner» Leblond.

Prologue

En septembre dernier lors de l’Ultra Trail Harricana, Matthieu refaisait une partie du parcours lors du 125 km et moi, j’y suis allé humblement pour le 42 km. La saison de trail 2019 s’est clôturée par une magnifique sortie avec Anne, Jay et Jasmin, où nous avons fait le sentier l’Orignac au complet, de St-Siméon au Mont Grand-Fonds cette fois. Vérification faite: on peut maintenant courir dans l’Orignac-Ouest.

Nous avons aussi appris récemment qu’un sentier reliant St-Urbain au refuge La Marmotte (Traversé de Charlevoix) sera accessible dès 2020. Donc maintenant, tous les sentiers sont liés et balisés, de Cap-Tourmente à St-Siméon. On a hâte de voir qui seront les prochains à enchaîner tout ça…

On aime Charlevoix, c’est un de nos terrains de jeu préférés. Laissez-vous tenter et allez-y!

Liens

Guide des sentiers de Charlevoix

https://www.tourisme-charlevoix.com/wp-content/uploads/FlipGuide/Guide-2018.html

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