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Percé, mon amour

Je vous ai bien lu mes amis de l’UTG 100 et j’ai souvent versé des larmes en lisant vos belles aventures. J’étais pas encore prêt, moi, pour écrire. Trop pris encore dans ma tête d’amateur déstabilisé de mon épopée. Un peu à l’image de ma course, mon récit arrive finalement,  peut-être pas mal sur le tard, su’a fesse de ce foutu « cut off ».

Depuis que j’ai découvert l’UTG 100 en 2017, c’est vrai que je suis tombé littéralement amoureux de toi Percé. Avec ton air salin, ta verdure sucrée, ton rocher tout droit sorti d’une autre époque, tes médailles faites maison, ton directeur de course, en salopette de pêcheur, qui donne ses instructions assis sur le bord d’un bateau (on craque ben raide!), je t’aime d’amour.

Cette année, j’étais trop fier-pet aussi d’amener ma blonde pour la première fois. Vous vous souvenez de notre réunion pré-course du vendredi soir dans l’église remplie à craquer? J’arrêtais plus de coller et de bécoter ma blonde, trop heureux d’être là, et usuellement de l’avoir convaincue de se taper Mtl-Percé pour un trip de 4 jours. «Ça fait longtemps que l’église de Percé n’a pas été remplie de même!», nous a lancé le directeur des courses. Une église remplie d’ultra-marathoniens! Si vous me permettez cet aparté, l’image est trop forte pour ne pas penser à mes amis sociologues : quelle meilleure place en effet qu’une église pour célébrer le culte de la performance en tant que nouveau dogme social.

La réalité fait la vie dure au désir

Mais à mon tour maintenant de me confier à vous sur mon premier ultra-trail. Je serai honnête. Je suis déçu de ma course : 10 h 06 au 54 km. Six minutes au-dessus du « cut off ». « Sûrement une pisse de trop » comme m’a dit le directeur de course Jean-François Tapp. Pourquoi je suis déçu? Plusieurs vont comprendre. Quand on s’entraîne pour la première fois pour un 54 km, secrètement, naïvement ou non, ou sans qu’on veuille trop se l’avouer, il y a une petite flamme qui s’allume au fond de soi : « Et si je faisais un bon temps au 54 km, est-ce que ça voudrait dire que je pourrais en faire plus? Est-ce que je pourrais faire un 100 km? Oui! » Pour moi, la réalité fut très brutale, car c’est seulement au moment où j’ai terminé ma course que je me suis avoué que j’aimerais essayer un 100 km; que, simultanément, je faisais le constat que mon temps au 54 km me disqualifiait, théoriquement, pour un éventuel 100 km.

Solitude et moral de bouette

En rétrospective, la solitude fut probablement la chose qui m’a le plus impressionné dans mon premier ultra. Pour l’amateur et le débutant que je suis, après plusieurs heures de course, souvent seul, on finit par perdre ses repères et ne plus savoir quand et comment doser le rythme : courir, accélérer, marcher, s’étirer, prendre une pause, etc.

La perte de repères finit par créer une forme d’anxiété et on cherche désespérément l’apaisement nécessaire pour continuer à courir, courir et toujours courir. Soit dit en passant, pour ceux qui demandent où on trouve la source de motivation pour continuer à courir, je peux vous affirmer que quand tu es dans la bouette au fin fond des bois en Gaspésie, ton focus devient inébranlable et assez clair merci : «sortir de d’là au plus crisse!»

C’est après mon ravito au 30e km que la solitude commence à m’affecter. Seul au milieu de la forêt, à me battre constamment avec cette bouette mouvante qui cherche à m’avaler, à enjamber et à escarper ces interminables ruisseaux, à me sentir irrité par le rire léger de certains coureurs, à monter et descendre des escaliers tout croches qu’on dirait abandonnés depuis 100 ans et la bandelette de ma jambe droite qui commence elle sérieusement à enfler et à hypothéquer dangereusement mes foulées. J’arrête quelques secondes pour m’appuyer contre un arbre pour m’étirer la jambe. C’est clair! Un sentiment de panique à l’intérieur de moi est sur le bord d’imploser. Le plus gros du dénivelé est encore devant moi et je me rappelle très bien du Mont Ste-Anne en 2017. Disons qu’on n’est pas d’humeur à cueillir des framboises quand on fait son ascension finale.

Toujours appuyé alors contre mon arbre, un couple de coureurs homme-femme finit par passer et je décide de les suivre. Il y a peu d’échanges entre nous, mais le rythme de notre course est soutenu et ressemble à une danse à trois. Cela me conforte, me redonne confiance et me remet un sourire au visage, me permettant au passage de me concentrer suffisamment pour arriver à dissocier mon corps de mon esprit. Autant j’éprouve le besoin viscéral d’être avec eux, autant par contre je ressens aussi une certaine gêne. J’ai comme l’impression de m’être immiscé dans leur intimité. Au ravito suivant, quand le gars me dit : « Allez on y va! », son invitation « officielle » me fait un bien immense, comme s’il confirmait que j’étais bel et bien accepté dans leur duo. Ils ne le savent pas, mais j’ai couru de longues minutes les yeux plein d’eau derrière eux. Maintenant intégré dans une petite meute, l’animal vulnérable que j’étais reprend force et courage. Par ailleurs, ce sera à mon tour plus tard – petit louveteau que je suis- d’encourager le mâle dominant au sommet du Mont Blanc, en lui rappelant comment il attaque si bien les descentes, et comment cela ne peut qu’être de bon augure pour triompher plus bas sur la Mer.

J’ai vu des avatars à Percé

Le fait que toutes les distances de l’UTG-100 se font sur les mêmes sentiers permet aux amateurs comme moi de bénéficier d’un privilège extraordinaire : voir de ses propres yeux sur le terrain l’élite mondiale en pleine exécution. Alors que nous prenions par exemple d’interminables minutes à négocier une descente agressive, au sol argileux et extrêmement glissant, j’ai vu un duo d’athlètes arriver en grande trombe franchir ladite pente en huit enjambées. Quant aux ascensions, jamais j’aurais pensé qu’il était humainement possible de les abattre en courant si rapidement. Dimanche matin, à l’arrivée de l’un des finissants du 160 km, je me suis permis de m’asseoir à côté de lui, comme un gamin, à vouloir lui parler, mais surtout le toucher aussi, voir où il cachait ses implants et ses circuits électroniques. Mais rien de tout ça. Juste de la peau des muscles, un sourire de satisfaction, pis une Pitt Caribou à la main. Encore aujourd’hui, je suis subjugué par l’exécution de ces athlètes d’élites. Totalement invraisemblable!

Un peu de déni, beaucoup de persévérance

Bon. Pour revenir à ma course, techniquement, je vois bien quels aspects je pourrais améliorer. Mais j’ai dit à tout le monde que j’avais rencontré mes limites dans le 54 km. J’ai dit à tout le monde aussi que peut-être que je pourrais faire mieux, mais que je m’interrogeais si j’avais envie que la course prenne encore plus de place dans ma vie. Bref, j’ai peut-être trop parlé. Encore ce matin, une semaine après mon premier ultra-trail, assis près du feu au bord de la rivière Rouge, je ne sais plus trop ce que je veux, ce que je suis capable ou non d’accepter

Faut dire aussi que le temps de repos obligé, qui fait partie de la récupération post-compétition, rend un peu dingue les coureurs. À défaut de courir, je me suis inscrit à deux trails de 25 km pour les prochaines semaines. J’ai lavé deux fois mes souliers de trail et ceux de ma blonde à la brosse à dents, puis défriché à mains nues un sentier de trail de 5 km non loin de ma rivière.

Enfin, quand j’ai candidement fait part cette semaine à ma blonde de mes interrogations, elle m’a répondu avec un air espiègle que toutes mes réponses se trouvaient fort probablement dans le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders).

P.S. Percé, mon amour, tu sais bien que je ne peux pas te résister. C’est décidé! Je vais te revenir l’an prochain, pis je referai mon maudit 54 km, pis j’aurai fière allure cette fois. J’te l’promets.

Ciao!

xxx

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