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"Papa, pourquoi tu cours comme ça ?"

Tu étais en pyjama, devant ta tablette. Moi, en short, sur mon tapis de yoga. Puis, la fameuse question est sortie de ta bouche :

– Mais dis-moi, mon bel athlète, pourquoi tu cours comme ça?

Tu ne le sais probablement pas, mais cette question est justement au cœur de la préparation des athlètes qui œuvrent dans les sports d’endurance. Je t’avais déjà parlé du « mindset », comment la préparation psychologique est tout aussi importante que la préparation physique pour les ultra-marathoniens. Sur le plan motivationnel, dans les nombreux creux que l’on peut rencontrer comme coureur de longues distances, les réponses à la question « pourquoi » peuvent bel et bien devenir un levier ou un rempart auquel s’accrocher pour demeurer motivé pour continuer à courir.

Je vois deux volets à ta question. D’une part, pourquoi courir, d’autre part, pourquoi courir de longues distances. A priori, je t’avoue que les raisons pour lesquelles je cours sont plus faciles à identifier que celles qui expliquent pourquoi je cours de longues distances. Il y a des éléments de réponses plus classiques, plus scientifiques je dirais. Toutefois, il y a aussi des éléments plus personnels. Y répondre me demande donc de m’exposer et de tolérer d’être dans une posture plus vulnérable. Mais bon, puisque tu me poses la question sincèrement, je vais essayer d’y répondre avec la même sincérité.

Si l’on commence par le début, disons que courir, comme sport, c’est permettre à son corps et à sa tête de s’oxygéner. Il est bien démontré que la pratique régulière d’une activité physique génère plusieurs types d’hormones qui sont à la base de notre bon fonctionnement comme humain. Non seulement l’activité physique offre un apport thérapeutique au corps, mais il en va du même bénéfice pour notre état mental. En effet, les hormones produites par l’activité physique génèrent du plaisir, diminuent le stress et l’anxiété, favorisent une meilleure cognition et une meilleure stabilité au niveau de l’humeur et des émotions. Autrement dit, l’activité physique est un médicament naturel qui apporte de nombreux bénéfices pour aider l’humain à mieux fonctionner et, finalement, à mieux vivre.

Comme tu le sais, je suis, tout comme toi, très sensible sur le plan émotionnel. Je considère que c’est un grand privilège de pouvoir ressentir les autres et d’être en contact avec ses émotions. En revanche, puisque la vie est loin d’être un long fleuve tranquille, je trouve parfois difficile de porter et de gérer autant de sensations émotionnelles. Avec les hormones qu’elle sécrète, la course m’aide à régulariser mes états émotionnels. C’est donc par bienveillance et pour prendre soin de moi que je me propose de courir pratiquement chaque jour. Courir m’aide alors à mieux vivre mon quotidien et avoir l’humeur et l’énergie nécessaire pour remplir mes obligations et mes responsabilités.

La course m’offre aussi une structure de vie. Elle rythme mes journées en termes occupationnels. Elle commande au surplus de veiller à créer et à maintenir de bonnes habitudes de vie: manger sainement, faire attention à ma consommation d’alcool, bien dormir et entretenir mon corps. On ne le réalise pas toujours, mais c’est fascinant de voir à quel point notre corps est au centre de nos plaisirs comme humain. Que l’on pense au plaisir découlant de l’activité sportive, au plaisir de déguster un bon repas ou de faire l’amour, le corps de l’humain procure beaucoup de jouissances!

La course en sentier est une passion pour moi. Dans ton cas, je pense que tu serais d’accord avec moi pour dire que les Lego font office de passion pour toi. On voit bien comment cela structure ta vie: tout le temps que tu prends à magasiner tes pièces, à imaginer tes futures créations et comment tout cela occupe tes journées et tes soirées lors de la mise en œuvre de tes idées. On voit bien aussi comment cette activité de création semble t’aider à gérer tes émotions: on te voit te retirer, entrer dans ta bulle et commencer à te concentrer et à mettre ton esprit en mode création. D’ailleurs, c’est toujours très beau de te regarder assis par terre en train de créer. Voilà donc comment une passion peut aider à mieux vivre!  

Avoir une passion peut aussi contribuer à créer de la reconnaissance et de la valorisation sociale. Comme lorsque les gens s’exclament d’admiration devant tes créations en Lego ou tes succès au soccer, le fait d’être un ultra-marathonien fait partie aujourd’hui de mon identité sociale et cela est la plupart du temps valorisant. Je dis la plupart du temps, car le commun des mortels est parfois incrédule devant les défis que se lancent les adeptes des sports d’endurance. Mais règle générale, le fait de courir des ultra-trail m’apporte sur le plan personnel et social de la fierté, de la reconnaissance et un sentiment d’accomplissement.

Maintenant, pourquoi courir de longues distances? Tout d’abord, disons que j’affectionne tout particulièrement le mode de vie qu’amène ce type entraînement. Ensuite, il y a une admiration et une grande curiosité envers ces athlètes qui complètent de longues distances. Tu te rappelles en juin dernier en Gaspésie de mon premier DNF sur le 108km? S’il y avait des facteurs plus objectifs en cause (mes orteils blessés), il m’apparaît très clairement aujourd’hui que le motif principal de mon abandon fût incontestablement de nature psychologique. Je n’étais plus capable psychologiquement de tout simplement continuer à courir. J’ai craqué mentalement. Je me sens plus en paix aujourd’hui avec cet abandon. J’ai appris avec cette expérience qu’on n’est jamais assez préparé lorsque l’on entre dans un territoire inconnu de notre monde intérieur. C’est ainsi que mon sentiment d’échec s’est progressivement transformé en source de connaissances et d’apprentissages. En ayant mis un pied dans mon  « Mordor », je crois que je suis à même de mieux comprendre aujourd’hui ce dont j’aurai besoin la prochaine fois pour traverser ce territoire et en sortir vivant. Comme les alpinistes qui deviennent obsédés à surmonter la paroi d’une montagne ou les aventuriers qui traversent l’Antarctique, réussir à courir ce 100km dans la forêt gaspésienne est devenu pour moi une douce obsession.

L’amour de ce mode de vie pour l’entraînement combiné à l’envie irrésistible d’explorer de nouveaux territoires intérieurs pourraient donc expliquer pourquoi je cours des ultra-trail. Mais il y a un autre facteur en cause. C’est toi, Simon, mon fils. Chaque fois que je termine un entraînement et entre dans ma période d’affûtage, je pense beaucoup à toi. Je crois qu’être un ultra-traileur m’aide à être un meilleur père. À vraie dire, ce n’est pas tant de devenir un quelconque modèle pour toi qui m’anime, mais plutôt le désir de pouvoir te laisser des images, des émotions et des exemples de comment une passion peut nous aider à mieux vivre notre vie d’humain. Et lorsque je dois me lever aux aurores pour courir pendant que tout le monde dort au chaud, que je me blesse et deviens anxieux des conséquences, que je dois apprendre à soigner mes blessures, que je dois demander de l’aide à des professionnels, que je dois revoir à la baisse mes objectifs, que je dois trouver de nouveaux moyens, que je dois accepter d’être contraint à l’arrêt et que je dois trouver la force de me relever pour continuer à courir, tout cela, Simon, j’aimerais te l’offrir pour te montrer comment il faut selon moi accepter que les sentiers qui mènent à la réalisation de nos rêves sont très souvent parsemés de racines et de roches à surmonter.