in

Un ultra, ça ne se planifie pas, ça se vit, un km à la fois

Ce matin-là, sur la plage des pêcheurs, j’étais prête, physiquement et mentalement. Les mois d’entraînement avaient fait leur travail. Pas de nervosité, juste l’envie de débuter ce premier 100 miles.

Le parcours, je le connaissais. Ma 3e visite. En 2017, ma mononucléose et la température apocalyptique m’avaient fait arrêter au 54e km. En 2018, job de fou, j’avais décidé de commencer mes vacances au 79e km, alors que le corps était impeccable. Mais cette année, j’allais faire les 160 km sans problème. J’avais visualisé chaque détour, chaque racine, chaque côte. Je connaissais mon corps et savais exactement où accélérer. Tommie la tortue devient Tommie la torpille dès que ça descend. Ça tombe bien parce que des descentes, il y en a des belles sur ce parcours.

Ça y est le départ est donné sur la plage. Pas de presse, je sais très bien qu’il va y avoir du trafic. Alors j’en profite pour rire entre amis. De toute manière, mon but c’est la lanterne rouge. Rien de plus

Rivière-aux-émeraudes : j’avais inscrit 6 h 15 sur mon plan, j’arrive à 6 h 17. Ça va foutrement bien! Une petite danse avec la mère et Mimi, crew de feu. On repart. Bang! Je tombe face à face avec Marie-Christine que j’avais convaincue de venir courir en Gaspésie lorsque nous avions fermé l’UTHC. Elle ne va pas bien. Je vois son épaule. Je sens sa déception. C’est injuste. Je lui attache l’épaule avec son manteau et la regarde retourner au dernier ravito.

Cette section est pleine d’escaliers en bois, pourris et humides, hyper glissants. Je repars avec la peur au ventre de chuter aussi. Bang! Même pas un kilo de couru que je tombe assez solidement dans un des escaliers. Y’a du monde en arrière, de l’orgueil, je me relève, tout va bien, go! Je pratique le déni quelques kilomètres. J’arrive à Val d’Espoir à 7h 50 alors que j’avais prévu 7 h 45. Je vous l’ai dit, je connais mes jambes et le parcours.

Tout va bien. Je me suis même dit que c’était facile. « Oh Tommie, ta yeule » que mon corps a dit. Je gardais le rythme et le moral, mais mon déni était de moins en moins fort. À chaque pas, ma hanche commençait à faire un drôle de « cloc » et mon genou droit, qui s’était probablement étiré lors de la chute, s’affaiblissait en ta!

Anse-à-Beaufils : heure prévue 9 h 30, heure arrivée 9 h 33. J’ai peut-être un funky feeling dans le genou et une hanche de mémère, mais toujours selon le plan. Un ultra s’est supposé faire mal, alors endure fille.

Mais là, les vraies côtes commencent et surtout les descentes. Les premières descentes, j’y vais au pace, Tommie. Rapidement le funky feeling se transforme en douleur. J’ai l’impression que ma rotule sort de son orbitre à chaque pas. Mais je peux encore courir les montées. À Gargantua, 58 minutes de retard sur mon plan et le moral à terre. Je sais trop bien que la douleur ne fera qu’empirer et ma vitesse réduire. Je sais aussi ce qui s’en vient. LA descente, à laquelle je rêvais depuis des kilomètres, s’en venait. Pas trop technique, parfaite pour se laisser glisser vers le bas.

Non. Ça ne s’est pas passé comme ça. Des ecchymoses aux mains à s’appuyer sur mes bâtons. Mon genou ne pouvait plus supporter un gramme de volonté. Rien à faire. J’ai marmonné de douleur pendant 3 heures. Des heures physiquement désagréables et psychologiquement dévastatrices. Je le savais que ça s’arrêterait là, 15 minutes après le temps limite.

Alors tout ce pour quoi je m’étais entraînée au cours des derniers mois venait de s’évaporer. Ça a fait un gros vide en dedans. Je venais pour compléter ce 100 miles, pas pour arrêter au tiers. Mon corps en voulait encore, il était prêt à bien plus.

J’ai pris une douche, je suis allée encourager mon ami David en lui apportant son hydromel (du Pepsi dégazéifié – Ark!) Vivement cette belle organisation qui rassemble tout ce beau monde, cette famille créée dans les sentiers. Ça apaise mon coeur brisé de coureuse.

Maintenant. Juste du temps. Du temps pour mon genou. Pour renouer avec les sentiers. Leur pardonner. Me pardonner. Retrouver la soif de me dépasser. Reprendre confiance. Retourner sur une ligne de départ.

Un ultra ça ne se planifie jamais vraiment, ça se vit, ça te confronte à bien des choses et ça te fait évoluer. Un ultra, c’est magnifique.

On se revoit sur les sentiers, les beaux!