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Sur la trace des orignaux en fastpacking

coureur

À peine parti du Poste John, situé à 40 km au sud-est de Matane, le sentier se met à monter. Pas en gentils lacets, mais en ligne droite. L’étirement des tendons et des mollets à chaque pas est complet et amplifié par le poids de notre sac à dos. On nous l’avait bien dit, les sentiers de la réserve de Matane n’ont pas été ouverts par l’homme, mais par les orignaux.

Matthieu et moi sommes sur le Sentier International des Appalaches, le GR A1. Au Québec, ce sentier traverse la Gaspésie de Matapédia à Forillon sur 650 km. Nous avons choisi de parcourir un segment en particulier, de la frontière ouest de la réserve de Matane jusqu’au pied du célèbre Mont Albert dans le Parc de la Gaspésie. Le défi est de taille: 175 km de sentiers techniques et sauvages avec plus de 10000 m de dénivelé positif. Le tout sur 4 jours en quasi-autonomie ne transportant que le strict nécessaire. Fort de notre expérience de fastpacking dans Charlevoix l’an passé, nous partons confiant. La préparation est assez simple et notre matériel est prêt à être sollicité au maximum. Mais nous avons rapidement constaté que cette «bête» allait être bien différente de ce que nous connaissons…

Notre première journée consiste à rejoindre l’abri du Mont Valcourt à partir du poste John, un trajet de 36 km avec 2200 m de D+. Le sentier débute en longeant la rivière Matane où l’on croise plusieurs fosses de pêche au saumon. Nos sacs sont lourds, presque 8 kg entassé dans seulement 25 litres, mais ils ne nous empêchent pas de courir. Nous avons de la nourriture pour 3 jours, matelas de sol, sac de couchage, réchaud, gamelle, des essentiels et quelques vêtements d’après-course. Nous planifions de laver notre linge de course à chaque jour donc pas besoin de kit de rechange. Le strict minimum, c’est l’esprit du fastpacking!

Notre premier sommet, le mont Charles-Édouard Vézina à 390 m, offre une vue sur le versant sud de la réserve. On y aperçoit les zones de coupe mais aussi celles reboisées. Côté sentier, nous sommes chanceux. Le personnel de la réserve venait tout juste d’effectuer le débroussaillage du sentier, ce qui aide grandement à voir où mettre les pieds. Car bien souvent, c’est impossible de courir, même sur le plat, trop de roches «tord-cheville». Notre vitesse de déplacement est plus lente que prévue mais ce n’est pas grave, on est en vacances après tout ! On profite du moment présent. Les sources d’eau sont abondantes. C’est une chance car nous avons sur nous seulement 500 ml d’eau pour sauver du poids. On a tout de même une gourde supplémentaire en backup pour les longs segments arides. Mais après quelques arrêts pour pomper de l’eau, mon filtre commence à faire défaut, l’eau passe difficilement et la cartouche semble vouloir sortir du réservoir sous la pression. Il va falloir réparer ça ou bien trouver une autre option car l’eau, c’est vitale! On arrive à l’abri Valcourt un peu avant 16h, juste à temps pour se protéger de l’orage qui durera presque toute la nuit.

Levés en même temps le soleil, on déjeune aux bagels et au café fort. La plus petite journée de notre aventure nous attend: 31 km avec tout près de 2500 m de D+. J’essaie tant bien que mal de réparer mon filtre, la cartouche semble encrassée. Le duct tape tient le tout de façon précaire ; il faut trouver une autre solution. Je m’en veux de ne pas avoir porté plus d’attention à cet équipement avant de partir. Une fois sur le sentier, je me rappelle que l’équipe de soutien de Mathieu Blanchard (qui relève le défi d’avaler les 650 km du SIA en 7 jours !!) est posté au Lac Matane, à environ 5 km de là. Ils ont peut-être un filtre supplémentaire à nous prêter. On descend le Mont Valcourt à toute vitesse, dans un sentier pentu et complètement boueux suite à l’orage. Rendu au lac, l’équipe est là avec Mathieu, tout juste levé après avoir emprunté ce même sentier sous la pluie à 3 h du matin. Leur projet est impressionnant et le défi est colossal: entre 80 et 100 km par jour de sentiers ultra-techniques, ce n’est pas à la portée de tous! On fait part de notre problème et Marianne a la gentillesse de nous prêter une flasque avec filtre, un peu trouée mais ça fera l’affaire pour le reste de l’aventure. Notre ami Éric, expert des sentiers matanais, sera le pacer de Mathieu aujourd’hui. On repart lentement pendant qu’ils déjeunent, ils nous rattraperont fort probablement dans quelques kilomètres. Les montées et les descentes s’enchaînent sans relâche en passant par les monts Pointu et Craggy, jusqu’au pied du Mont Blanc, un mur de 400 mètres à affronter sous le soleil. On prend notre pause repas près d’une source rafraîchissante avant de monter. L’équipe élite nous rattrape juste au moment de repartir, mais leur rythme est bien plus rapide que le nôtre : allez-y devant messieurs! Au sommet, à 1060 m d’altitude, la vue est incroyable. Les parois rocheuses donnent une impression d’élévation imposante. Mais le plus beau du Mont Blanc restait à venir. Sur sa face est, d’immenses étendues de fougères se transforment devant nous en majestueux champs de neige. Nos cerveaux sont alors automatiquement passés en mode “ski bum” à la recherche de nouvelles lignes et de plans de ski pour l’hiver prochain. À l’approche du lac Beaulieu, notre destination pour aujourd’hui, Matthieu fait une solide chute dans un trou de bouette et s’ouvre le genou, ouch! Le terrain ne pardonne pas ici. Heureusement, ce n’est que superficiel. Comme à l’abri Valcourt, nous passons la nuit seuls au lac Beaulieu. La grosse paix: personne, silence, rien à faire, juste admirer la forêt et le lac. Même l’odeur fétide de notre vieux gear ne nous dérange plus.

Le vent s’est levé durant la nuit et il fait froid. Même dans la vallée, les cîmes des arbres oscillent avec amplitude. Il est 6h30, le déjeuner est pris, le sac est fait, on enfile nos vêtements encore détrempés et on se met à courir pour se réchauffer. Le bonheur du fastpacking. Aujourd’hui, un solide 55 km nous attend. Au sommet du mont Bayfield, les nuages se déplacent à une vitesse folle, les fougères nous fouettent au passage, et nous avançons les pieds dans la boue sans trop voir où on les posent. Se faire ramasser comme ça, je trouve ça bien thérapeutique! C’est comme dire à sa masso: oui, là, pèse plus fort! À l’abri de la tempête, nous amorçons la descente du Nicol-Albert. Racines, bouette, rochers, cordages, crevasses, pentes raides glissantes, ce sentier est corsé!! Mais la finale le long du ruisseau Beaulieu est magnifique, tout en douceur jusqu’à Petit-Sault qui enjambe la rivière Cap-Chat.

À partir de ce point, j’ai l’impression d’entrer dans un territoire totalement différent. Le sentier est plus emprunté et moins technique. Nous sommes dans le secteur de l’Auberge de Montagne de la SÉPAQ, en direction de la chute Hélène. La montée est progressive et le pas est rapide. Nous avons comme objectif de dîner rapidement au camping du Ruisseau-Bascon vers midi alors on s’arrête pour faire bouillir de l’eau pour réhydrater nos repas lyophilisés. Pas de temps à perdre, on reprend la marche pendant que le tout mijote. Nous avons la chance de dîner avec Chloé et Rachel, deux randonneuses qui font le sentier au complet. On jase de rando, de fastpacking. Elles ont l’air zen mais tout de même déterminées à aller jusqu’au bout! Nous avons d’ailleurs croisé plusieurs autres randonneurs comme elles au cours de notre périple. Bien restauré, on se dirige vers les monts Matawees et Fortin, reconnus pour le ski hors-piste.  À certains endroits, il ne faut pas sortir du sentier au risque de chuter de plusieurs mètres. Sur la crête du mont Fortin, on pouvait enfin admirer l’impressionnant mont Logan culminant à 1150 m. Les lignes dénudées d’arbres sur son versant ouest me rappellent des souvenirs de télémark… encore le ski, désolé!

On entre maintenant dans le Parc de la Gaspésie! Au sommet du Logan, on emprunte une route sur 5 km, jusqu’à l’abri de la Croisée, une vieille roulotte de chantier sommairement aménagée en refuge. S’en suit la montée du mont des Loupes, un sentier technique nous conduisant au refuge du Carouge, 5 km plus loin. Il est maintenant 17h30 et il nous reste encore une dizaine de kilomètres à faire. J’ai une pression persistante sous l’arche du pied gauche depuis la matinée et maintenant la même sensation sous le pied droit. J’associe depuis le début cette douleur aux cailloux qui entrent dans mon soulier et qui se logent entre mon pied et mon orthèse en plastique. En fait, je ne compte plus les fois où j’ai enlevé des cailloux tellement le terrain est difficile. Mais en regardant de plus près, je remarque une petite bosse sur le tendon… merde. Faut s’attendre à des trucs comme ça quand on s’afflige autant de kilomètres! Arrivés à destination, nous récupérons notre dropbag laissé 4 jours plus tôt. C’est le festin pour souper: 2 litres de Clamato aux haricots marinés (notre classique), chips, spag et chocolat. Je soigne mes tendons à l’aide de patchs anti-inflammatoires qu’Isabelle m’a données l’an dernier pour ma cheville…on verra demain matin si c’est mieux.

Il est 4h30, l’heure idéale pour amorcer notre dernière et longue journée. Plus de 50 km nous séparent de notre destination finale. Le sac est maintenant un peu plus léger, contenant toujours notre matériel de base mais de la nourriture pour une seule journée. L’inflammation sur mon tendon a diminué de beaucoup, j’espère que ça se maintiendra. Ici, nous naviguons en terrain connu: Pic de l’Aube, Pic du Brûlé, Lac Cascapédia, Mont Ells, Mont du Milieu et enfin, le Mont Albert. Le ciel s’est couvert et le brouillard nous entoure. Le plateau du Mont Albert se présente devant nous à petites doses. Tiens, un caribou solitaire. La Grande Cuve est devant nous, avec ses roches immenses à enjamber. Il y a encore de la neige par endroit, nous sommes le 6 août. Matthieu a mal aux quads, la descente lui semble pénible, à en juger par ses grimaces, mais la beauté du paysage l’emporte. Les roches sont très lisses et glissantes, alors on redouble de prudence, pas question de se planter si près de la fin! On atteint le Lac du Diable, il ne reste que 5 km tout en descente vers le Centre de Découverte où nous avions laissé l’auto. Sur le dernier kilomètre, Matthieu et moi discutons de cette aventure, de notre fierté d’avoir affronté cette difficile bête de 175 km, d’avoir gravi toutes ces montagnes, de ce que ça nous a apporté comme individu mais aussi comme équipe. Vraiment, j’adore explorer jusqu’où mes jambes peuvent me conduire.

Merci à Éric Lévesque pour ses conseils et son support logistique au départ de l’aventure, à Marianne Hogan qui nous a permis d’avoir de l’eau pure tous les jours, et à tous ceux et celles qui nous ont soutenus dans cette folie.

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