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Trans-folie

Il semblerait que je sois irrémédiablement attiré par les défis débiles.

Rien à voir, bien sûr, avec la récente expédition à laquelle de nombreux amateurs de plein-air et moi-même prenions part en fin de semaine : un itinéraire joliment baptisé le Trans-Percé 100. Cent quoi? Centième édition? Une hypothèse plutôt sensée… Niché entre mer et montagnes, l’endroit devait convier à «une authentique expérience». Je n’avais pas à en savoir davantage pour que résonnât ma fibre touristique, et quelques minutes suffirent à valider ma décision. J’avais aussi lu quelque part qu’on couvrirait un peu de distance à pied.

Sur place, l’accueil des Gaspésiens fut d’emblée chaleureux. Nos hôtes et organisateurs, généreux de leur territoire, espéraient nous voir cheminer. «Le décor montagneux est exceptionnel et la région, promirent-ils, pleine de paysages à déboutonner.» Je sentis un frisson fébrile parcourir l’assistance. Malgré l’attrait du terroir, calendrier oblige, nous devrions nous satisfaire de trois jours. Aussi fut-il convenu de les remplir.

C’est vendredi que nous attendait notre première expédition. Il fallut cueillir nos trousses de promeneurs. Ce qu’elles contenaient? Essentiellement nos dossards, numérotés. Mieux vaudrait des touristes revenus dans leur globalité. Un luxe également pour les photographes allant sillonner notre trajet, et chargés de nous identifier, nous, charmants candidats à peupler les cartes postales.

Planifiée en fin d’après-midi, l’excursion devait avoir lieu sur l’Île-Bonaventure. Malheureusement, comme le responsable de l’événement le fit observer avec éloquence, l’île avait disparu «dans le trou de cul d’un ours polaire» – le brouillard pouvant se trancher au couteau. Rien n’existait plus au large de Percé.

On nous proposa de nous déplacer au nord. Reliant Coin-du-Banc à Barachois, une sorte de bras de terre reçoit les vagues du Saint-Laurent. Et quelles vagues! Ce soir-là, c’est avec la rage d’une essoreuse qu’elles s’abattaient, encore et encore, à nous éclabousser de loin; la pluie et cette eau ne faisaient plus qu’une.

Nous en étions absolument enchantés.

Je me souviens avoir été témoin du départ tant attendu : de l’impétuosité plein les jambes, les randonneurs soudainement s’avancèrent et se ruèrent sur l’étendue sablonneuse. Mais vers quoi se hâtaient-ils, à s’en arracher l’inconnu? Savoir, je devais savoir! Le pied appuyé sur l’horizon, je résolus de remettre mon flegme à plus tard.

* * *

Entendu que mille choses restaient à voir, la nuit de samedi fut écourtée. Je vis bientôt s’amonceler, sur la Plage des Pêcheurs, une foule étrangère au sommeil; la réunion se tint aussi naturellement que si un bingo venait d’avoir lieu. Dans ce coin de pays, on célèbre le tourisme nocturne. Les coutumes gaspésiennes sont ainsi faites.

Avec enthousiasme, on nous félicita d’être venus en si grand nombre. Il faut dire qu’en plus des coureurs du Trans-Percé, plusieurs avaient convenu de relever un défi diablement plus costaud : le 100 miles… soit trois fois la distance que je ferais ce jour-là… en une seule épreuve! Des légendes figuraient parmi nous.

Les premiers kilomètres furent peuplés de galets, mais aussi de ces pierres anguleuses, colossales, qui, en étant innombrables, bloquaient toute la largeur de la plage. Plus que de la randonnée, l’amorce en fut une d’escalade. C’est à la file indienne que nous traversâmes, avec mille précautions, au prix d’appuis solides et calculés, cette forteresse de granit.

La suite nous plongea dans une obscure cinématographie. Empruntant une longue voie ferrée, mal amanchée, en apparence à l’abandon, il nous fallait suivre des balises à moitié masquées par le brouillard. Dans n’importe quelle direction, je n’aurais su vous pointer un signe de civilisation… Il semblait que tout et rien, à tout moment, pût surgir du néant; la scène avait des allures de Walking Dead. Ce n’est qu’en débouchant sur le premier sentier forestier que cette étrangeté se dissipa.

À partir de là, les heures et les bornes de distance s’enchaînèrent à une vitesse folle. Les rencontres aussi. Dans le dernier tiers de mon parcours, je fus rejoint par deux coureurs du 100 miles avec qui j’allais plus tard atteindre l’arrivée. Mais ce tiers de parcours, c’était encore quasiment 20 kilomètres; mes jambes ne manifestaient plus exactement leur engouement matinal. Une chance qu’il y eut ces braves et leur humour.

« Tu verras du pays, » qu’ils disaient.« Tu rencontreras l’océan,» qu’ils sifflaient.« Et même que t’auras de la bière,»  qu’ils chantaient.

Spoiler alert : the beer was a lie.

Enfin, presque. Plus longuement que je ne sais compter, les arbres et les pierres et les racines se déversèrent sur des kilomètres et des kilomètres, insondables témoins de nos provisions englouties. Intuable, ne s’estompant jamais, l’écho de nos pas enfla et prit des proportions cosmiques. La distance, que durent voyager les premières gouttes vers mon gosier, délaissé, asséché, surface lunaire appelant au houblon, défie toute mesure.

Des années-bières, je vous dis.

Cette délivrance se fit prier. Le parcours n’offrait aucun répit, que des angles d’attaque. Les vues et nos enjambées se succédaient, obstinément. Je dénivelais, nous dénivelions à en perdre le nord. Plus haut, plus haut, toujours plus haut! Le mont Sainte-Anne, fier et inébranlable, plantait sa cime dans les nuages. Il n’eût fallu prendre nos maux en vertige… Heureusement que vînt, bénie des dieux, une rare et dernière descente agrandir nos foulées; par un pied-de-nez à la souffrance, notre entrain revint. Nos regards croisèrent la lumière.

Il y eut alors, quelque part autour de nous, en nous peut-être, de cette indolence, fugitive, si caractéristique des jardins d’enfance; entre rêve et mer, sur ce sommet dompté le vent qui gardait son calme; avec sous nos pieds l’impression s’enracinant d’avoir trouvé, au bout du monde, un secret d’éternité.

Sans le savoir, nous avions rejoint l’hémisphère du bonheur.

* * *

Dimanche… dimanche, ma tête se souleva sans mes jambes. Je ne compris pas immédiatement ce que la nuit faisait encore debout. Par la grâce d’une sonnerie, je fus extirpé d’un rêve grivois; ma déception n’eut d’égale que ma douleur subite, partout, partout dans mon corps imprimée… Pétri de fatigue, les muscles en mutinerie, je dus admettre que ma curiosité avait des cernes.

En regardant mes compagnons, eux-mêmes somnolents, s’activer et s’affairer à leur déjeuner de fortune, je me tins immobile. Étrangement résignés, leurs regards semblaient assagis : « Tu verras, l’idée du repos est surfaite. » Je sentis sitôt grimper une drôle d’intuition, celle d’avoir incompris la nature de ce voyage organisé. Chez ces gens que j’accompagnais, que je savais dotés de raison et en qui j’avais placé ma confiance, je me surpris à soupçonner des intentions inavouées… Je m’attendais presque, d’une minute à l’autre, à ce qu’on me tende un dépliant sur lequel je lirais dans un style New Age :

Initiation au masochisme.    Une authentique expérience.      En trois actes.        Souffrir.         et en avoir pour votre argent.

Par quelle série de détours aboutis-je à la troisième ligne de départ, entouré de ces autres badauds, je ne saurais vous le dire. On raconte qu’eut raison de moi la promesse renouvelée d’une Pit Caribou.

Des plages percéennes ainsi avons-nous foulé les contours, humé les effluves; la marée pourchassant, nous avons gagné la hauteur des terres. Sur des chapelets de kilomètres, resserrés en sentiers parfois plats, plus souvent pentus, nous avons couru, chancelé, marchant par endroits, grimpé, respiré et reniflé, exploré notre saint vocabulaire, absorbant du pays comme c’est pas permis.

En trois longs, difficiles jours de pèlerinage, nous avons eu la fatigue qui brûle, bercé des doutes, senti lâcher nos membres comme autant d’embâcles; au mépris de nos défaillances, pourtant nombreuses, nous avons su nous rapailler, trouver le courage des conquérants. Il fallait nous voir aller, brinquebalants, endoloris, ralentis par nos articulations rebelles – et sourire bêtement au ciel. Galvanisés que nous étions, toujours nous avancions, inexorables, par une volonté pure défrichant les terres de nos mérites.

Après 100 km à forger notre fierté, à quelle fin lamenter nos pieds ampoulés? Le temps nous égratigne de toute façon.

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