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GASPESIA 100 — À chacun son 100 miles

Samedi

5 h : km au compteur = 0. Le départ d’une course de 100 miles, c’est vraiment spécial. Mélangés aux participants du G50, les 19 coureurs du 160 km, dont je fais partie, sont en général peu loquaces et souriants, bien concentrés sur ce qui pourrait être une des plus longues journées de leur vie.

Une fois le coup d’envoi donné par le coloré Jean-François Tapp, nous nous élançons au pied d’une falaise gaspésienne, les pieds dans l’eau, à marée haute, pour deux petits kilomètres qui font rapidement sortir le 100-miler de son recueillement d’avant-course. Les vagues nous poussent contre le rocher rougeâtre. Je noue quelques amitiés avec d’autres coureurs – bien que personne ne coure encore vraiment.

Au moment de m’enfoncer dans la forêt avec mon ami et très estimé partenaire d’entraînement Jasmin Gill-Fortin, mon esprit est absolument vide de préoccupations. Je laisse ce que j’appelle mon « pilote automatique » me guider dans cette aventure grandiose qui ne faisait que commencer, loin de me douter de ce que j’allais vivre.

13 h : km au compteur = 54. Première boucle complétée sans heurt ni problème. J’en ai à peine quelques souvenirs, quoique bien marquants : vues imprenables sur le Rocher Percé ; regards sympathiques échangés avec les meneurs du 100 miles ou encore ceux du G100 rencontrés en sens inverse ; quelques accélérations irréfléchies lors de la descente du Mont Saint-Anne en compagnie d’une coureuse du G50 un peu perdue, etc.

Le plus important dans cette première de trois boucles est de maintenir un rythme confortable tout en m’emplissant le gosier pour préparer la nuit qui allait arriver rapidement. Mon appétit est gargantuesque et j’exsude ma bonne humeur. Il y a tellement à voir et à préparer lors de ce premier segment de reconnaissance que j’en ai presque oublié les 18 autres courageux sur le 100 miles. Je remarque néanmoins deux dénommés Sylvain de Sherbrooke (la particule de noblesse est de moi), qui courent ensemble et avec qui j’aurai l’occasion d’échanger des formules chevaleresques lors des heures à suivre.

17h : km au compteur = 75. J’arrive au ravito de L’Anse-à-Beaufils pour la seconde fois. Je remarque que Jasmin n’est plus juste derrière moi, mais probablement à quelques minutes d’écart. C’est avec un plaisir puéril que je remplace mes chaussettes détrempées. J’ai oublié le ruisseau bien agité qui m’attend dans 1 km.

Mon estomac fonctionne au maximum de sa capacité : je découvre avec perplexité l’originalité des mélanges patate/jujube, bouillon de poulet/barre protéinée, Pepsi/melon d’eau. À ce stade, mes jambes sont très « fraîches » et je repars en solitaire au pas de course: on m’indique pour la première fois que de nombreux coureurs se sont déjà retirés de la course. À entendre cette nouvelle, je n’ai pas d’opinion sur ce qui va m’advenir, tout est encore possible.

18h : km au compteur = 82. Arrivé à un vieux pont de bois renversé au-dessus d’une cascade, je ne remarque pas la série de clous qui saillissent de la structure pourrie. Voulant me retenir de tomber tête première dans cette eau boueuse – pourtant pas souillée d’immondices, à y réfléchir – je me retiens d’un geste vif et m’enfonce un clou dans la paume. Après tout, me dis-je à ce moment précis, j’entreprends ma 33e année de vie – l’âge du Christ, donc ça rajoute une dimension sacrée à ma journée et à mon vocabulaire.  Mais le principal problème est tout ce sang ridicule et indésirable qui coule sur mon équipement. Un peu de dignité, quand même!

Reparti en ascension, j’entends soudainement les pas légers de Kelsey Hogan,la jeune meneuse du 100 km, qui fonce sur moi à toute allure dans un contre-jour aveuglant. Grâce à elle et à ce qu’elle me donne, je m’improvise un pansement de fortune et reprends le pas de course, propulsé par toute l’énergie explosive de cette rencontre fortuite.

20 h 30 : km au compteur = 95. Première vraie baisse d’énergie. Au fond de moi, je suis content d’enfin arriver à ce stade où mes yeux ne sont plus capables de faire un focus sur les obstacles proches, où mon appétit s’estompe et où mon équilibre est moins solide. Il était temps ! Lampe au front, les repères visuels pour accélérer sont beaucoup moins nombreux. Ça me fait sourire : je dois déployer des efforts importants pour atteindre 7 minutes 30 secondes le kilomètre ; ce n’est pas ça, de la vitesse en sentier. Je me concentre sur l’arrivée au ravito suivant pour humer l’air du Golfe du Saint-Laurent et, si je suis chanceux, entendre quelques bons jeux de mots de mon ami René qui doit m’y attendre.

Peu de temps avant cette baisse d’énergie, on m’a appris qu’Alexandre Genois et Anne Bouchard se sont retirés de la course. Ce qui me place en troisième position. Quoi ?! Si ces deux renommés coureurs abandonnent, je ne donne pas cher de ma peau sur ce parcours. Quelle drôle d’idée de me mesurer à un 100 miles… À Dieu vat ! Je n’ai pas l’intention de me laisser bouffer tout rond par cette forêt gaspésienne, pourtant réputée pour être très vorace de coureurs.

21 h 30 : km au compteur = 106. 20 minutes pour recharger les piles. Le rativo de Coin-du-Banc est un petit havre de paix devant lequel crépite un immense feu de joie. J’ai enfin des nouvelles sur le sort d’autres amis coureurs : rien ne va plus pour Jasmin, qui a cassé un bâton et qui est loin derrière ; René s’est fourvoyé sur le parcours du G50 ; nous ne sommes plus que 7 ou 8 coureurs en mouvement sur les sentiers… c’est l’hécatombe. Seul le grand Thomas Duhamel, croisé peut-être une ou deux heures plus tôt, semble connaître une bonne course… Au fond, c’est la même chose pour moi, me dis-je, loin de me laisser influencer par le sort d’autrui, mais encouragé par Thomas.

Il me fait un grand bien d’échanger quelques badineries et traits d’esprit avec René. Lui et moi concevons un peu les ultra-trails de la même manière, c’est-à-dire comme de drôles d’occasions de sortir de nos zones de confort. Après tout, avec 100 km dans les jambes, rien de mieux qu’un peu d’autodérision.

Au sortir de Coin-du-Banc, je croise les Sylvain de Sherbrooke qui ont bonne mine. Grand bien nous fasse! Après les salutations et déférences d’usage, je sors. La nuit est tombée.

Dimanche

1 h : km au compteur = je ne sais plus. Toute ma vie, je me souviendrai d’un segment de sentier bien précis à emprunter sur cette troisième boucle. Un étroit passage noir, opaque comme une fumée épaisse, qui me fait hésiter un instant. Je vis un point d’inflexion, ou breaking point, après lequel je devrai puiser mon énergie je ne sais où, me laisser aller pour vrai. C’est l’inconnu dont parle Emelie Forsberg dans Vivre et courir. Pourtant le sentier est identique à ce que j’ai connu jusqu’à présent ; je suis même passé par là deux fois aujourd’hui.

Bon. C’est décidé, j’y plonge, d’un geste assuré.

Franchir ce petit single track en apparence anodin a été, pour moi, comme traverser le Rubicon. Alea jacta est!

Trop tard. Il n’y a plus de doute maintenant. Je vais terminer ce 100 miles. Je laisse aller quelques larmes; étrange moment d’émotion forte et de second souffle qui me fait gagner un peu de vitesse.

4 h : km au compteur = 137. À L’Anse-à-Beaufils, il demeure quelques braves bénévoles qui me préparent un sordide café filtre noir, plus noir que la nuit, que je trouve absolument délicieux. Cette boisson douteuse souligne la fin heureuse de ma nuit éveillée. Les lueurs du jour commencent à poindre – tout comme mon envie d’en finir avec cette course. Par chance, la plus belle partie du parcours est devant moi. À la vitesse où je vais, je peux en profiter amplement.

Au sommet des collines, il m’arrive d’entendre les valeureux Sylvain de Sherbrooke discuter dans les vallées. Impossible de savoir à quel point ils sont proches. J’ai probablement quelques hallucinations auditives. Percevoir l’écho de leurs voix ne me rassure pas, même si j’ai hâte de les retrouver de l’autre côté de l’arche d’arrivée.

7 h : km au compteur = 155. En descendant le Mont Sainte-Anne, l’UTG100 m’offre une dernière fois les superbes vues sur le Golfe et le village de Percé. Ces panoramas titanesques et purement gaspésiens valent tellement le coup! Je me sens terrassé. Bien sûr par toute cette beauté, mais surtout par les derniers kilomètres d’ascension que j’ai trouvés assez raides.

Je croise alors Samuel Roy, à qui je demande de m’accompagner pour au moins un petit kilomètre. Honoré par sa présence à mes côtés, je m’efforce de courir, presque de toutes mes forces. Je constate qu’il arrive à me suivre au pas de marche . Bon. J’avoue, je n’ai plus les jambes « fraiches ». Lui et moi, on se sépare en arrivant sur la plage, au moment où une belle brise me pousse vers le site principal.

8 h 17 : km au compteur = 160).

Je franchis l’arche GASPESIA 100 avec une intention… revenir l’an prochain.

De telles aventures gaspésiennes sont uniques et nous poussent hors de notre zone de confort.

Ayez l’audace d’essayer. Ça fait sourire.

Longue vie à GASPESIA 100 !

Durée Distance Dénivelé
km m
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