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Mon premier 100 miles au Gaspesia100 : apprivoiser la douleur

Ça doit faire une douzaine d’heures que je cours. Je suis dans un creux de vague. Très creux. Depuis le 45e km environ, j’ai mal. De plus en plus. Ça fait 20 km que j’endure la douleur en me demandant bien comment je vais faire pour finir mon premier 100 miles avec pas de jambes et des genoux qui lèvent de moins en moins haut. Il me reste près des deux tiers du parcours à faire, mais avec environ 20 pour cent de jambes. C’est fou à quel point on oublie que ça fait mal, un ultra.

Malgré la douleur, je dépasse un gars qui s’est embarqué dans la même galère que moi. Ça monte. C’est ma force, alors j’en profite. J’encourage le gars, on jase un peu. Et c’est là qu’il me dit que, selon lui, à la vitesse que je marche, je vais terminer sous les 30 heures allouées.

Paf! Il ne m’en fallait pas plus pour me botter solidement le cul. Je me remets à courir comme par magie. C’est ce qu’il me fallait pour me tirer de mon trou. Et me laisser croire, bien naïvement, que je pouvais réussir mon plus gros défi à ce jour.

Je repense à Hélène Dumais, qui me devance de quelques heures sur le même parcours. Je repense à tout ce que j’ai appris à ses côtés en étant son pacer pendant trois jours lors de l’Infinitus 888Km.

Je repense à Oli, qui la motivait en pleine nuit au ravito mobile du fin fond de la forêt vermontoise, presqu’à pareille date l’an dernier. Et je me remets à répéter ce qu’il lui disait pour la crinquer: «COME ON! DO IT!»

Je me redis ça à moi-même, encore et encore, à voix haute à part ça. COME ON! DO IT!

Je croise un coureur qui fait une plus courte distance. Il me regarde d’un drôle d’air. Je m’en fous. Je continue de me parler tout seul. COME ON! DO IT! Et ça fonctionne.

J’apprivoise enfin ma douleur, jusqu’à ce qu’elle fasse partie de moi. Malgré les genoux enflés qui refusent de plus en plus de coopérer, je continue de courir en trottinant. Comme me l’a répété Hélène quand je l’ai croisée vers mon 50e km, un pas à la fois. Ça prend tout son sens.

Dès mon inscription à cette distance un peu folle, je savais que c’était loin d’être gagné. Surtout à cause du temps de coupure (cut off) de 30 heures et du parcours au dénivelé concentré à un seul endroit. L’an dernier, sur près d’une vingtaine de participants, seulement 5 avaient réussi à compléter l’épreuve. Un taux de réussite de moins de 25 pour cent…

Je connaissais le parcours pour l’avoir fait une fois, il y a deux ans, lors d’un déluge mémorable. Je participais alors au 54k. Cette fois, je devais parcourir cette même distance trois fois: aller-retour-aller.

Bouette, bouette, bouette

Dès le départ, sur la plage des Pêcheurs, on doit se mouiller les pieds parce que la marée basse est… moins basse que prévu. On ne le savait pas encore, mais ça irait au lendemain avant qu’on ait à nouveau les pieds bien au sec.

Je commence cette longue épopée aux côtés de ma partner in crime de plans de marde préférée, Tommie Anne. Pause pipi oblige, je la perds de vue après une quinzaine de minutes.

Je poursuis ma route en tentant tant bien que mal de trouver un rythme que je pourrai soutenir pendant 160 foutus kilomètres. Je n’ai jamais couru ça, moi, une si longue distance… Je retrouve mon ami Yves un peu plus loin et je fais un bout avec lui.

Je finis par me retrouver seul après une couple d’heures. Et c’est là, enfin, que je tombe dans ma bulle et que je commence à trouver le rythme qui me permettra, je l’espère, d’aller jusqu’au bout.

La première moitié du parcours ne comporte pas énormément de dénivelé, mais c’est quand même varié et juste assez technique comme terrain. J’aime bien. Mais chaque fois que j’enjambe un arbre tombé ou que je réussis à descendre une côte très glissante, je me dis que je devrai repasser deux fois par ici, avec des jambes pas mal moins fraîches…

On traverse quelques ruisseaux, quelques trous de bouette. Juste ce qu’il faut pour que les pieds n’aient pas trop le temps de s’assécher. Et juste avant d’arriver au ravito de l’Anse-à-Beaufils, au 30e km, où m’attend mon premier drop bag, on doit traverser la rivière, pas une, mais bien deux fois, avec de l’eau près des genoux. Parfait pour nettoyer les espadrilles!

J’arrive au ravito. Yeah! Je croise Lawrence, proprio de la compagnie Xactnutrition dont je suis ambassadeur. Il est aux petits soins avec moi et me sert de la bonne soupe aux nouilles. Ahhhh! Ça se prend bien! J’enfile une nouvelle paire de bas et je change d’espadrilles, question d’avoir plus de traction dans la portion en dénivelé du parcours. Direction le mont Sainte-Anne, puis le village de Percé. En chemin, je croise Fanny et Dom, qui font le 106 km. Que c’est agréable de voir mes amis! On jase quelques secondes, mais il n’y a pas de temps à perdre. Les cut offs sont beaucoup trop serrés et chaque minute compte.

J’avais comme plan de faire le premier 54km en 8 heures, question de me garder deux heures de jeu sous le premier temps de coupure de 10 heures, à cet endroit. J’y suis finalement parvenu après 8 h 20. Je ne m’éternise pas trop au ravito. Pas le temps de niaiser, j’ai encore du dénivelé qui m’attend, mais cette fois en sens inverse.

L’avantage du parcours, c’est qu’on croise les coureurs qui font à peu près toutes les distances. Ça change le mal de place et ça permet de s’encourager mutuellement. L’effet pervers, par contre, c’est que ça crée un achalandage de plus en plus important dans le sentier au fil de la journée. La trail qui était légèrement bouetteuse en matinée est devenue un véritable marécage en début de soirée. C’est atroce. Il y a de la bouette PARTOUT. Et pas de la petite bouette, là. On en a souvent par-dessus les espadrilles. Résultat: ce sont les genoux qui mangent le coup, à force de spinner et de forcer pour se sortir de là.

La fierté accotée

De retour au ravito de l’Anse-à-Beaufils : mon moral est toujours A1. J’ai environ 80 kilomètres au compteur : la moitié de l’objectif atteint. Mes jambes sont maintenant habituées à la douleur et elles acceptent de courir même si les genoux lèvent de moins en moins haut. Vive l’adaptation!

Tommie Anne, qui n’est malheureusement pas parvenue au premier 54 km avant le temps de coupure, vient me rejoindre au ravito en compagnie de sa mère et de l’amie de celle-ci. Elles m’apportent du Pepsi dégazéifié. Du gros bonheur embouteillé! Je suis content de les voir et ça me donne un bon boost pour continuer.

Direction Coin-du-Banc avant de revenir sur mes pas pour finir cette folle aventure. Le deuxième temps de coupure, qui est de 20 heures à cet endroit, est facilement atteignable. Je crois fermement, à ce moment, que je terminerai un 100 miles à ma première tentative. Erreur…

C’est une quinzaine de kilomètres plus loin, juste après le ravito de Val-d’Espoir, que j’ai commencé à déchanter. Je venais de croiser Fanny et Dom pour la deuxième fois de cette très longue journée. Ça valait bien un selfie.

Mes genoux, enflés au max et sur le respirateur artificiel depuis un bout, venaient de déclarer forfait. Pas question de monter à plus de 10 centimètres du sol. Eh merde!… Avec toutes ces racines, il m’était désormais impossible de courir. Il ne me restait plus que la marche rapide… Avancer, coûte que coûte, un pas à la fois.

Une quinzaine d’interminables kilomètres plus tard, je rallie finalement le ravito de Coin-du-Banc avec environ 108 kilos au compteur. Il est 1 h du matin. J’arrive 15 minutes seulement avant le temps de coupure, qui est ici fixé à 1 h 16.

Je fais et refais le calcul dans ma tête. Ça m’a pris 11 h 30 pour faire le deuxième segment, en incluant une longue portion où j’étais en mesure de courir. Pour réussir cette course impitoyable de 160 km, je devrai faire le troisième segment en moins de 10 heures. En étant incapable ne serait-ce que de trotter. C’est physiquement et mathématiquement impossible. Alors j’abdique, tout simplement. DNF. Did not finish.

D’autres coureurs sont dans la même situation que moi. Ils ont le moral à terre. Déçus. Frustrés. En petits morceaux. Pas moi.

J’ai la fierté accotée. Je suis allé au bout de mes limites, et même un peu au-delà. J’ai tout donné. Je n’aurais pas pu faire plus. Même avec le recul, je ne ferais rien de différent, que ce soit dans les semaines précédentes ou pendant la course. Si c’était à refaire, je prendrais encore le temps d’envoyer quelques messages vocaux à mon amie, question de me changer les idées et de me garder motivé. Je prendrais encore le temps de m’arrêter quelques secondes pour prendre des photos et pour profiter du magnifique paysage gaspésien.

S’il m’était resté 14 ou 16 heures au lieu de 10 pour me rendre jusqu’au bout, comme c’est le cas sur plusieurs autres 100 miles, je serais reparti à coup sûr. Le mental était encore là à 110 pour cent. Même en rampant, j’aurais tenté le coup. Et c’est avec le même état d’esprit que je prendrai le départ d’un autre 100 miles avant longtemps.

Qu’est-ce que je disais dans le premier paragraphe, déjà? Ah oui! C’est fou à quel point on oublie que ça fait mal, un ultra. Mais bon dieu que cette douleur fait du bien!

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