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L'ultra-trail, l'école de la résilience !

Coureur sérieux depuis trois ans seulement, j’ai appris à connaître mes capacités physiques à travers les multiples entraînements et événements dans lesquels j’ai pu me mettre « dans le rouge », à souhait sur de courtes distances, c’était ma spécialité. En 2019, j’ai eu la folle idée de tester en profondeur une autre facette importante d’un sportif accompli, le mental . J’ai donc visé haut et fort en me lançant dans l’ultra-trail. Il y a plusieurs mois déjà, je me retrouvais assis devant mon ordinateur à m’inscrire à l’UTHC65. C’était parfait. Ça constituait un très bon défi pour moi, coureur habitué aux « courtes distances ». J’y ai donc mis la préparation nécessaire.

Pour faire court, selon mes statistiques d’entraînement, avant de prendre part à l’UTHC65, j’avais couru près de 1300 km et 30 000 m de D+ répartis sur 130 entraînements. Bien entendu, tout ce volume n’était pas seulement orienté vers cette course, mais il n’en demeure pas moins que je l’avais dans les jambes. Vous me direz que ce n’est pas la mer à boire comparé à ce que bien des coureurs d’ultra mettent comme préparation. Mais j’étais confiant d’avoir ce qu’il fallait pour atteindre mon objectif, soit de terminer l’UTHC65 (qui en réalité s’étend sur 62 km de merveilleux sentiers), en 6 h 45 (pace moyen de 6 min 32/km).

Dans les semaines qui ont précédé, avec tous les petits aléas de la vie quotidienne, je dois avouer que je n’ai pas pu prendre le temps nécessaire pour bien me préparer mentalement à cette course. Il faut quand même considérer que dans ces semaines j’ai participé aux Championnats Nord-Américain de Courses à Obstacles (3 courses en 3 jours) et à la course Trans-Vallée (3 courses en 3 jours). Tout cela en plus d’essayer de consolider l’entraînement, le repos, l’alimentation, la vie de couple, le pitou, le travail et de continuer à faire avancer notre projet de Vanlife.

Bref, je dois avouer que je me suis retrouvé près de l’évènement un peu démotivé, très fatigué, mentalement et physiquement. Je débarque la veille à La Malbaie tellement désorganisé qu’on aurait cru que je m’en allais courir mon premier cinq km à vie… Matériel obligatoire partiel, omis de bien lire le Guide du coureur, je n’ai même pas étudié mon parcours. Bref je n’ai rien fait de ce que j’ai l’habitude de faire afin de me sentir prêt à la ligne de départ pour une course qui demande un minimum de préparation. C’est donc tout juste avant la réunion d’avant-course que je réussis à me procurer tout le matériel nécessaire en courant à gauche et à droite et à étudier, du mieux que je peux, le parcours de ma course.

Le lendemain matin, je décide de faire fi de cette désorganisation. Avec tout juste cinq heures de sommeil dans le corps, je me lève et adopte ma routine habituelle de préparation avant-course. Je me rends vite compte que j’ai oublié mes bas de course, je vais devoir me résigner à courir 62 kilomètres en bas de laine, rien de rassurant. Nous prenons l’autobus à 5 h 30 à l’église de La Malbaie, en direction de la ligne de départ. Arrivé sur place, plusieurs bons coureurs et amis s’y trouvent et nous discutons de nos objectifs. Déjà, une petite ambiance de saine compétition s’installe.

7 h 00, le signal de départ est donné . Le mot d’ordre : il reste au moins 6 h 45 min à courir, je parle au coureur de « courtes explosives » en moi : lâche le gaz et prends un pace confortable. Malgré cela, les premiers kilomètres sont très roulants et je me retrouve rapidement dans le peloton de tête aux alentours de 4 min 20/km. Le « plat » s’étend jusqu’au Ravito Geai-Bleu du KM6.6; je vise tenir la cadence pour accumuler de précieuses minutes en banque car après ça monte. Je décide de ne pas arrêter à ce Ravito car j’ai seulement 30 minutes de course de fait et le prochain est dans 15,4 kilomètres, ce qui est raisonnable, vu les ressources eau/nourriture restant dans ma veste de course.

Sans me laisser prendre au jeu, je trouve la première montée relativement facile. Je monte en courant, mais de façon conservatrice, car je veux garder mon rythme cardiaque sous la barre de 170 BPM (160BPM étant mon « target » moyen d’endurance). Je cours en présence de deux bons amis, Roberto et Gino avec qui, par la force des choses, j’ai l’habitude de courir les mêmes temps dans les courses, car nous sommes du même calibre. Arrivé au Ravito Coyote KM22, mon plan est clair, y passer le moins de temps possible (moins de 2 minutes). Au KM21.5, toujours en courant, j’exécute. Je commence à détacher ma veste et ouvrir ma poche d’eau, question d’être efficace : sous la tente, je fais le plein d’eau, mange des oranges, des patates et je repars. Tout se passe comme prévu et je quitte avant mes deux amis.

À ce moment tout se passe bien, les kilomètres passent rapidement, le parcours est effectivement très roulant. Mon pace moyen jusqu’au KM31, soit à mi-course, est de 6 min 07/km, soit 25 secondes/km plus rapide que mon objectif. Le plan marche comme prévu car je devrai inévitablement monter la Montagne Noire et tenir compte de l’accumulation de fatigue, facteurs qui me ralentiront lentement vers mon temps final de 6 h 45.00.

Arrivé au KM32, un coureur m’approche et me fait la conversation. Nous courons alors ensemble dans un sentier de VTT. Après quelques kilomètres, un moment d’inattention; nous manquons une sortie. Nous courons alors presque quatre kilomètres dans la mauvaise direction avant de comprendre notre erreur; pas le choix, nous rebroussons chemin… Ce « petit » détour m’a coûté mon objectif de temps : 38 minutes écoulées et une quantité incroyable d’énergie dépensée pour revenir rapidement sur le parcours. Les souvenirs de Trans-Vallée, durant laquelle s’est produit exactement la même chose, trois semaines auparavant, me reviennent. Ma motivation en prend un coup, je viens de « scrapper » ma course. Il me reste deux options, abandonner ou terminer la distance. Je suis brisé mentalement et physiquement mais je décide de serrer les dents. À moins qu’un ours noir me fasse la vie dure, sous aucune considération je vais vivre l’abandon, je vais franchir la ligne d’arrivée, peu importe le temps que ça prendra.

J’arrive lentement au Ravito Épervier, au KM40,5. Mon Dieu que les cinq derniers kilomètres ont été long! Peu importe, je prends le temps de me refaire une « santé », je refais le plein de ressources et repars. Je suis fatigué et démotivé mais tout ceci est aveuglé par la simple pensée de la ligne d’arrivée de ce long Ultra. Je constate en repartant que j’ai 48,5 kilomètres sur ma montre, je réalise alors que je vais finalement devoir faire 70 kilomètres au total pour franchir la ligne d’arrivée. Notons qu’à ce jour, ma plus longue distance était QMT50, où j’avais couru 52 kilomètres et que j’en avais chié au point de détester les « longues »… J’appréhendais le pire.

Je repars donc de plus belle et bizarrement, je cours assez rapidement, dépassant plusieurs coureurs du UTHC65 et UTHC42. Arrivé derrière l’un d’eux, je lance « à gauche » pour le passer. Une fois à sa hauteur, je réalise que c’est mon bon ami Roberto, que j’avais perdu de vue au Ravito du KM22. Je ne comprends pas ce qu’il fait là car, étant d’un très bon calibre, je le croyais très loin en avant avec au moins 45 minutes d’avance sur moi vu mon escapade « hors-sentier ». Il m’explique qu’il ne va pas bien, ses mollets « crampent » facilement et il a des troubles digestifs, son rythme cardiaque est très élevé malgré une faible vitesse. Soudainement, mon objectif de course prend un tout autre sens  J’allais terminer ma course avec mon ami et nous allions nous supporter mutuellement dans nos « petits » malheurs. À ce moment, il reste environ 20 kilomètres à courir.

Les deux à trois heures qui suivent furent très agréables malgré les douleurs aux jambes et la fatigue, qui faisaient désormais partie du moment présent. Elles nous accompagnent, impossible de les semer. Nous en rions et dépensons de l’énergie inexistante à dire n’importe quoi pour nous changer les idées. Au Ravito Split BMR, KM49.5, notre belle gang du Club de Course VO2 Trail nous y attend, ainsi que ma charmante complice. À ce point, le sourire est au rendez-vous. Je n’ai plus besoin d’eau ni de nourriture, seulement de voir des gens que j’aime et de leur parler suffit à me redonner l’énergie nécessaire pour continuer.

Nous repartons. L’infâme Montagne Noire passe, la montée se déroule bien, « power-hiking » et pensées positives. La descente me fait mal par contre, les genoux et tendons se réveillent, les douleurs s’amplifient à chaque impact. Malgré cela, les pancartes, elles, sont encourageantes. Les kilomètres passent un à un pour finalement afficher 1 KM. Pas croyable, je viens de courir 70 kilomètres. Je suis tellement incrédule qu’en voyant la pancarte, j’ai crié et l’ai pointée comme s’il s’agissait d’un couguar (clin d’oeil à toi Stéphan!).

Nous franchissons la ligne d’arrivée, Roberto et moi, ensemble.  Ceci relève de l’exploit considérant l’esprit de compétition qui nous alimente normalement, je me suis demandé si l’un de nous deux « clancherait » à la fin. Mais non, rendus-là, l’objectif était clair, soit de terminer ensemble.

À l’arrivée, des gens que j’aime, le sentiment d’avoir réalisé quelque chose de gros, un sentiment d’accomplissement intense dont je ne comprends pas totalement l’étendue. Mathématiquement, Strava dit que j’ai franchi 70,82 kilomètres et près de 2000 m de D+ en 7 h 29 m 23 s, moi un coureur de « courtes distances »; mais j’ai fait bien plus. J’ai appris la résilience, j’ai surmonté l’échec malgré la fatigue, malgré le manque de préparation mentale. J’aurais pu abandonner, mais j’ai décidé d’être plus fort, de revenir à l’objectif ultime que je m’étais fixé en voulant faire de l’Ultra-Trail en 2019, soit de tester la force de mon mental. J’ai atteint mon objectif et j’en suis grandement fier. Merci à ceux qui m’ont encouragé et « enduré » à travers ce défi un peu fou que je m’étais lancé.

Bravo également à tous les coureurs qui ont franchi la ligne d’arrivée cette fin de semaine-là, peu importe la distance effectuée, chacun a assurément dû puiser profondément dans ses ressources afin d’atteindre un objectif de temps ou de développement personnel. Respect.

On recommence quand?

Durée Distance Dénivelé
km m
Lien vers l'activité Strava

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