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La fois où j’avais une faim de loup

Depuis que je m’intéresse à la course en sentier, l’Ultra Trail Harricana me fascine. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être son côté sauvage. Peut-être son prestige. Peut-être son identité visuelle forte (j’travaille en com alors un beau branding, ça me parle).

Peu importe la raison, le 65 km de l’UTHC était mon objectif de l’été. Toutes les courses précédentes me servaient de préparation vers cet objectif ultime. Je voulais compléter l’épreuve, mais je voulais tout donner. Quitte à laisser un peu de sang sur les sentiers sauvages de Charlevoix.

Je suis arrivé à La Malbaie et j’avais faim. Une faim de loup.

Pas le genre de faim qui se comble avec un copieux plat de pâtes d’avant-course.

Une faim de performance. Une faim d’accomplissement. Une faim de dévorer ces sentiers pendant 8 heures. Ou 9 heures. Ou 7 heures. On verra ben!

Mon début de saison

Pour ma première vraie saison en trail, je m’étais booké un horaire (un peu) intense. Après un 52 km dans le désert de l’Arizona et le 34 de la Trail Coureur des Bois en mai, j’enlignais trois ultras en six semaines. Le 50 km de La Clinique du Coureur, le 52 km du Québec Méga Trail et le 47 km de l’Ultra Trail Académie. Un début de saison intense qui a assouvi ma faim de performance. Vous comprendrez qu’après ces quelques semaines de taper-course-taper-course-taper-course, j’étais content de revenir à un entraînement régulier. J’ai été content pendant environ 2 jours. Maximum. Puis, la faim est revenue. J’avais déjà hâte à l’UTHC. Mon corps avait pris goût à cette intensité répétée. Ma tête avait pris goût à la planification de course, semaine après semaine. Mon estomac avait pris goût à ces journées d’avant-course où les glucides abondent. Huit semaines à patienter. À m’entraîner. Et à penser à l’UTHC.

Comme par hasard, dans cette période d’attentes les courses les plus prestigieuses au monde ont lieu. À travers les entraînements, le boulot et les projets, je suis la course Sierre-Zinal, le Pikes Peak Marathon et bien sûr, l’UTMB. Les performances de Jornet, Mathys, Capell et Dauwalter m’inspirent. J’écoute des documentaires. Mon préféré : Anton Krupicka, l’ovni de l’ultra trail. En attente de l’UTHC, je me nourris de trail, je respire la trail et j’attends. Impatiemment.

Malgré les semaines à gros volume (j’ai réussi à faire ma première semaine de 100 km), le corps tient le coup. Je guéris les petits bobos du début de saison et je mets tout en place pour arriver frais, dispos et reposé à La Malbaie.

6 septembre

13h. Départ vers La Malbaie avec l’ami Dominic. Il s’enligne pour son premier 125 km.

16h. Arrivée au chalet. Rencontre de Matthieu et Jasmin, deux crinqués qui courent le 125 avec Dom. On parle de trail. On parle de la course. Si ce chalet du rang Sainte-Madeleine pouvait parler, il vous dirait qu’il y avait de la fébrilité dans l’air.

22h30. Les gars se lèvent de leur « sieste ». Leur navette part à minuit. Ils déjeunent. L’image me fait rire. Y’a juste en trail où c’est socialement accepté de se faire des toasts au beurre de peanut et du café à 22h30. Je suis un peu jaloux des gars qui quittent déjà pour leur course. Je dois patienter encore un peu. Et dormir. Surtout dormir.

7 septembre

3h45. Le cadran sonne. J’ai réussi à dormir. À mon tour de me faire des toasts au beurre de peanut à une heure pas possible. Et du café. Beaucoup de café.

5h. Je monte dans la navette au Mont Grand-Fonds, direction les Hautes-Gorges. Je fais la connaissance de Bruno, avec qui j’ai l’occasion de jaser jusqu’au point de départ.

Je ne suis pas nerveux. Je ne suis pas stressé. Mais je ne suis pas zen. J’ai hâte. J’ai faim. Une faim de loup.

7h. C’est le départ. Les premiers kilomètres se font sur route. Et ça part vite. Normalement, je me serais calmé. J’aurais ralenti la cadence, sachant que j’ai encore une soixante de kilomètres à parcourir. Mais j’ai le vent dans les voiles, je suis dans un peloton de coureurs et de coureuses qui maintiennent le rythme sous les 5 min/km et ça me va. De toute façon, le rythme va ralentir quand nous entrerons dans les bois.

Je connais le parcours par cœur. Je ne l’ai jamais couru, mais j’ai révisé la carte et je sais ce qui se déroule devant moi. 22 km sans ravito. Puis 18. Deux portions longues, sans support, dans les sentiers les plus techniques de la course. Je me répète sans cesse ma stratégie : courir intelligemment et ne pas prendre de risque. Si j’arrive au bout de ces 40 kilomètres sous la barre des 5 heures et que je n’ai pas de bobo, c’est le temps d’ouvrir la machine. De prendre des risques. C’est ma course principale de l’été. Je ne suis pas venu ici pour planter des fleurs. Si je me sens bien au ravito de l’Épervier, rien ne pourra m’empêcher de terminer.

Je dévale les sentiers. J’ai du gros fun. Et j’ai le couteau entre les dents. Pas dans le sens où je veux dépasser les gens. Je ne me sens pas en mode compétition contre les autres. Je veux terminer sous la barre des 8h et c’est mon objectif personnel. C’est ce qui me motive. Que ce chrono de 8h me donne une 32e ou une 417e position, je m’en fous. La compétition se déroule entre moi et ce chrono. Entre mes jambes qui commencent à faiblir et ma tête qui ne veut rien savoir de ralentir.

Dans un singletrack relativement roulant, je me mets à suivre un coureur avec qui j’ai discuté brièvement avant la course : Éric Leblond, qu’on peut voir dans le documentaire Les Ultras. On échange un peu, on court l’un derrière l’autre et on profite du peu de technicité de cette portion pour augmenter la cadence. Éric est vêtu en équipements Salomon des pieds à la tête. Espadrilles, bas et short rouge. T-shirt blanc. Le style vestimentaire signature du célèbre François D’Haene. Il ne lui manque que le chapeau de plage. De dos, Éric a l’air de François. Comme ça arrive souvent lors de longues sorties, mon cerveau part sur une bulle. L’instant de quelques minutes, je m’imagine être Kílian Jornet à la poursuite de D’Haene lors de l’UTMB 2017. Je sais, c’est ridicule. Mais Éric est plus grand que moi. Et il porte les mêmes vêtements. Dans mon cerveau endolori par les endorphines et le léger manque de sommeil, l’illusion est parfaite. Ça me fait rire. La bulle n’a pas duré longtemps, Éric a finalement accéléré et pris ses distances.

Plus tard dans la course, je fais une autre rencontre mémorable sur les sentiers. Une rencontre totalement différente. Le Dr Abel Vanderschuren, médecin en soins intensifs à l’Hôtel-Dieu de Québec. Pourquoi cette rencontre est-elle mémorable? Parce que cet homme a sauvé la vie de ma mère. Littéralement. J’ai abordé cette histoire dans mon dernier article. Je ne l’avais jamais revu depuis. Ça été un réel plaisir de discuter avec lui pendant quelques kilomètres. C’était son premier ultra et malgré un pouce cassé lors d’une vilaine chute en début de course, il a terminé avec un excellent chrono!

Messieurs Leblond et Vanderschuren, ça été un plaisir de courir avec vous!

11h48. J’arrive au ravito de l’Épervier en 4h48, douze minutes sous mon objectif. J’ai de bonnes sensations depuis le début du parcours. Je mange quelques chips, remplis mes gourdes et j’applique la seconde partie de ma stratégie : ouvrir la machine. Le reste du parcours ne manque pas de défis. Portions techniques, descentes rapides qui détruisent les quads, montée de la Montagne Noire au 50e kilomètre et section (très!) bouetteuse dans les sentiers de ski de fond. Je prends des risques (calculés), je fais fi de la fatigue et je pousse. Mes jambes me demandaient de marcher les montées, alors je cours. Mon cerveau me dit de ralentir parce que l’objectif de 8h est à ma portée, mais mes jambes s’emportent.

14h44. Je tourne le coin du centre de ski Mont Grand-Fonds. J’entends la foule au fil d’arrivée. J’aperçois l’arche. J’y vois mon ami Sébastien qui fait partie de l’équipe de photographes de l’événement. Mes amis étant encore sur le parcours à cette heure, je m’attendais à terminer cette course seul. Et Seb est là, les bras dans les airs, caméra en main. Je dévale la pente et lui saute dans les bras. 7h45. Quinze minutes sous mon objectif. J’ai gagné ma course contre le chrono. Je suis euphorique. Je suis exténué. Je suis fier. Je suis brûlé. Tout ça en même temps.

Crédit photo Sébastien Durocher
http://Sébastien%20Durocher

De retour à la maison

Je suis encore sur un nuage de ma fin de semaine à La Malbaie. L’équipe de l’UTHC peut être fière. Le parcours est challengeant, l’organisation est rodée au quart de tour et l’équipe de bénévoles est exceptionnelle. À chaque course, je ressens l’esprit trail et le sentiment de communauté qui grandit. Samedi, j’ai vu Guillaume Barry franchir la ligne d’arrivée en première position sur le 125 km. Dimanche, je l’ai vu faire du bénévolat. Ça en dit long sur notre communauté. Le grand champion de l’événement qui redonne à la communauté le lendemain de son triomphe.

Depuis que je m’intéresse à la trail, je vois l’UTHC se vendre comme un parcours « sauvage ». Je ne comprenais pas. Tous les sentiers ne sont-ils pas « sauvages »? Samedi dernier, au beau milieu de la forêt boréale, j’ai compris. L’odeur de conifère est omniprésente. Les singletrack n’ont pas besoin d’être balisés tellement la forêt qui l’entoure est dense. La mousse et le lichen parsèment les portions en altitude. À un moment, la mousse au sol était tellement épaisse que j’avais l’impression de courir sur un tapis moelleux. Bref, je repars de l’UTHC en amour avec le parcours, l’événement et notre communauté.

Harricana, je reviendrai.

Sur le 80. Ou le 125. À suivre!

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