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Harricana, faut qu’on se parle

Mont Grand-Fonds, 7 septembre 2019 – Deux bols de soupe avalés d’affilée. Une couverture plein les épaules, des gants de géant. Quelque part dans une cafétéria. Hagard. Le mec au visage de temps pluvieux, c’est moi. Il se réchauffe. Pas vraiment vite.

Harricana, tu m’as fait mal.

Dire qu’on avait prévu s’aimer! Enfilée, ta robe de fin d’été, avec en filigrane tes courbes d’hypnose, tu me savais conquis d’avance. «Viens danser», que ta main signifiait. N’importe quand.

Et dansé nous avons. Sur une piste à flanc de montagne, l’entrée s’est faite, vigoureusement, sur le bitume tapant; autour de nous tant d’autres poursuivants. Il fallait lire sur leur visage la fougue d’amorcer la descente. Déjà une ode à tes charmes, cinq cents fois amplifiée. En leur compagnie, ma foulée s’est allongée, devançant l’ardeur que je réservais à plus tard, et c’est d’une démarche enlevante que j’ai gagné le premier ravitaillement. Pause chorégraphique.

À 6,6 km, le souffle en contrôle, j’ai retiré ma veste imperméable. Tout comme mes gants, ma tuque.

Pour toi je me suis déshabillé, Harricana.

Sourire espiègle. Tu m’as entraîné vers de sombres sentiers. Sans trop m’en apercevoir, les coureurs se sont effeuillés, un à un. À plus d’un instant, tu m’as dit d’écouter, invisibles, les ruisseaux alentour. Avec eux coulait la tranquillité du jour, de même que notre innocence. Au rythme des escarpements, mes pas se sont remis à battre la mesure. Les affiches marquant la distance restante, aux arbres accrochées, défilaient prudemment. Je me voyais tenir longtemps encore.

Puis, paf!, la face dans la bouette. Bête de même. À traverser celui-ci, un énième ruisseau avait surgi; l’adhérence de mes Saucony Peregrine a pour une première fois failli.

Harricana, tu as ri de moi.

Mes vêtements en ont pris pour leur rhume. Perdu, le lustre. On ne va pas en montagne, me diras-tu, comme dans une église; reste que le look d’épouvantail n’était pas nécessaire. Alors je suis tombé une seconde fois. Dans plus épais de bouette, par souci de cohérence.

Harricana…

Non. Il n’y en avait plus, d’idylle. Au 30e km, il m’a fallu questionner mes choix existentiels. Le bol de gruau à 3 h 30, franchement, tout un fantasme… Et que penser de la température! La maususse de température, véritable entre-deux, justifiant la laine mérinos mais dénigrant les manches longues. Je l’avais entre les fesses, celle-là.

Devenu ruminant, je broutais ma part de regrets.

Le troisième ravitaillement m’a recrinqué un peu. Accueilli par des bénévoles du tonnerre, j’y ai savouré de ce liquide chaud, salé. De grandes goulées. Il faut avoir connu la soif des longues distances pour voir dans un bouillon de poulet le nectar des dieux. Sitôt abreuvé, j’ai senti revenir ma lucidité : il en restait moins devant qu’avant. Un marathon derrière la cravate, plus que 20 kilomètres.

Plus que 20 kilomètres.

Ah, parce que le troisième coup de pied dans les gosses fait moins mal que les deux premiers?

La bière. Si vous cherchez l’explication, c’est la bière. Ça part d’une invitation dans un pub. Une gang de sans-jugement s’y demande quels défis se lancer la saison prochaine. Glou! Glou! Ça boit, ce monde-là. Le houblon aide à se laisser convaincre, par une logique toujours plus élastique, que parcourir 65 km, assurément, relève du génie.

Imaginez qu’une fille du groupe – appelons-la l’Infatiguable Tram – m’a rejoint à 20 bornes de la fin. Je m’étais arrêté, croyant entendre venir une gazelle. L’Infatiguable Tram, tout sourire, m’a demandé comment j’allais. «Sur l’échelle du bonheur, de 1 à 10?» Une question qui lui ressemble. Euh! huit, que j’ai répondu. À peu près le double d’où je me sentais réellement.

L’Infatiguable Tram et moi-même allions terminer ensemble. Elle, le plus souvent devant, et moi, essayant de suivre. Y parvenant tout juste. On s’était fixé une règle : toucher chacune des pancartes de distance qu’on croiserait. Autant de high five qu’il en faut pour être heureux. Allant croissant, mon indice de bonheur frôlait le 9 au dernier ravito. Pour vrai. Et c’était encore inférieur de deux échelons à celui de mon amie. Comprenez-la : dans l’une des dernières montées, de celles qui semblaient la faire souffrir autant que moi, son sujet de prédilection, c’était l’idée de s’inscrire à l’UTHC80…

La ligne d’arrivée franchie, le seuil de mes réserves l’était aussi. Autour du cou, la médaille qu’on m’a remise m’a vite semblé bien lourde. Je me souviens m’être dirigé vers l’intérieur – la fameuse cafétéria – où j’ai cherché, en vain, une chaise libre. Un faux problème : le plancher conviendrait. C’est effondré là que sont venus me trouver deux bénévoles, Marc et Michael, bien décidés à me remettre sur pied. Pendant près d’une heure, ils ont veillé à mon rétablissement.

À vous deux, je dois une fière chandelle.

Quant au drame de l’histoire? Même sobre, même amoché, je me suis surpris à repenser à l’idée de mon amie.

Harricana, toi pis moi, ça ben l’air qu’on va s’aimer encore.

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