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Harricana 125 km : le gouffre

Je cours dans la forêt, éclairé par ma lampe frontale. C’est la Montagne Noire que je suis en train de gravir. Il n’y a pas seulement ce que la lampe éclaire qui est perceptible, les autres sens sont aussi de la partie, mais je n’arrive tout de même qu’à me concentrer sur une chose à la fois : là, où je dois déposer mes pieds. Heureusement le sentier n’est pas très technique. En descendant, si on se laisse aller, l’accélération est impressionnante. À ce moment-là c’est full concentration. Avec la fatigue et les pieds en douleurs, c’est devenu compliqué de maintenir un geste fluide et économe.

Si j’me souviens bien, c’est autour de 18 h que j’ai dû allumer ma frontale mais il est maintenant près de  22 h . L’arrivée n’est plus vraiment loin mais c’est quand même des kilomètres pas faciles qui restent à faire. Et je trouve que ça commence à faire long un petit peu. Comme à l’image du halo de lumière qui me force à me concentrer sur une chose à la fois, la difficulté de l’épreuve me force aussi à penser uniquement au moment présent, à la tâche immédiate. Monter, descendre…monter, descendre. Est-ce que j’avance… je ne suis plus certain. La perception des kilomètres varie énormément. Les distances sont toutes relatives. Ça dépend beaucoup de l’état de l’observateur.

Rendu ici, le décompte des kilomètres n’as plus beaucoup de sens. Il y a des moments où j’avance dans la vase, la bouette ou sur des chemins de roches trop dures pour mes pieds fatigués. Si je pense au temps, qui lui aussi est relatif; je trouve qu’il est loin, très loin, ce moment ou je suis parti de la Zec des Martres avec ce groupe de près de 300 coureurs, à la frontale aussi, à 2 h du matin, il y a plus de 20 heures. Je me souviens qu’il faisait froid, un peu. L’autobus nous avait déposés quelques minutes avant le départ à cette entrée de la réserve où deux toilettes chimiques attiraient drôlement les foules.

Après quelques heures de course, du côté du Mont des Morios, le jour s’est levé. Il s’est mis à faire assez clair pour éteindre cette lampe. J’ai aimé courir la nuit. Ça ressemblait alors à un autre départ. Des départs comme ça j’en ai vécus plusieurs il me semble durant cette course. Comme après le ravitaillement de La Chouette, et aussi juste après la rencontre magnifique avec mon équipe de soutien, au ravitaillement des Hautes Gorges de la Malbaie, à mi-chemin de la course. Ils étaient si enthousiastes et généreux, de bonne humeur et réconfortants. J’avais le sourire accroché et le sens de l’humour aiguisé.

Mi-course donc. 61 kilomètres de passés. Nouveaux départ, nouvelle douleur…

Surpris par mon genou gauche, jamais blessé lui, contrairement à l’autre qui a un historique disons, plus riche. Marcher. C’est ce que j’peux faire. Courir, un peu. Penser à arrêter, quitter la course. Marcher encore. Quand arrive la deuxième portion d’une épreuve d’endurance, ça aide le morale, c’est certain; tu sais qu’il en reste moins à parcourir que ce que t’as fait jusqu’à maintenant. Mais ce n’est pas assez. Je dois aller puiser plus loin. Je cherche…Je sonde…Je perçois un puit profond en moi.

Hey ho…quelqu’un ?

Ouhhouh… Ooouuh !!!

Il y a quelqu’un ?

Quelqu’un veut continuer ici ?

…Silence…

Je ne me trouve pas. Je ne vois personne dans ce gouffre sans fond. Il est vide et abandonné par mes alliés habituels.

Ce n’est pas quelqu’un en moi qui doit décider…

Et sans savoir pourquoi, un autre départ. Un bon celui-là. Ça clanche. Monter, encore descendre et encore monter. Et je me retrouve là, à quelques kilomètres de l’arrivée, éclairé par cette frontale qui m’offre un paysage énorme. Qu’est-ce qui pourrait m’arrêter maintenant ? Une autre douleur peut-être. Pas certain.

Je me sens seul ici. Je suis seul ici. Je reviens.

Maintenant, j’entends les clameurs de l’arrivée. Les sons deviennent lumière. Je suis là. 20 h et 57 min après le départ. 123 kilomètres de course en sentier. Je suis dans vos bras.

Les sentiers m’ont dévalé. Le gouffre a un fond et j’ai éteint ma frontale.

Septembre 2019

Merci à Sandra Gauthier pour la photo.

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