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La fois où le désert m’a (peut-être) englouti – partie 2

Idéalement, vous auriez lu la première partie de ce récit avant d’entamer la seconde.

En gros, j’ai 49 kilomètres de parcourus sur les 84 du Trail Trashed Ultra à Las Vegas. Depuis le début, j’ai la motivation dans le piton. Mais là, mes jambes commencent à être endolories. Aucune blessure en vue, mais je sens que les 35 kilomètres de cette dernière boucle ne se feront pas aussi bien que ce matin. Il est autour de midi et le soleil est à son zénith. Le temps est chaud et sec, mais des nuages sont apparus. Tant mieux, ça pourra peut-être faire un peu d’ombre. On est habitué aux trails du Québec qui se dessinent à l’ombre des arbres. Là, la végétation ne dépasse pas mes genoux : alors oublions l’ombre.

Ah, et il y a une autre nouveauté pour cette dernière portion de course : le vent s’est levé. Et il me percute en plein visage. Et il est fort. J’ai des frissons par moment, tellement il fait baisser la température ambiante.

Je garde la tête froide, littéralement, et je ne perds jamais de vue mon objectif ultime de finir cette course. Et en plus, j’ai de la musique dans les oreilles pour la première fois de la journée. Ça va bien aller.

Je poursuis mon parcours. Les jambes sont encore lourdes, mais ça va. Je croise le dernier ravito avant la portion qu’ils appellent la « lollipop loop », une portion de 18 kilomètres sans aucun support, mis à part des bidons d’eau laissés en bordure du sentier un peu plus loin. Je fais le plein de mes gourdes et je m’attaque à cette boucle qui a un nom pas mal plus cute qu’elle en a l’air. Y’a rien de rose bonbon ici!

Le temps sec me donne soif et je bois. Et je bois. Beaucoup. Trop, peut-être même. Pas grave, il y a des bidons d’eau dans quelques kilomètres. J’arrive aux bidons en question. Je suis environ au 62e kilomètre. Et ils sont vides. Asséchés. En plein désert, j’ai droit à un vrai de vrai mirage. La source d’eau qui était ma seule motivation… Pouf! Disparue!

Je continue d’avancer, mais j’ai l’impression que ce mirage vient d’ajouter un poids supplémentaire sur mes épaules. Et la motivation s’évapore, peu à peu, à mesure que mes lèvres asséchées se gercent. Je paierais cher pour être devant les fontaines du Bellagio et m’abreuver à celles-ci.

Tout est si sec ici. Ce n’est plus de l’eau qui coule sur mes tempes. C’est du sel. Je suis littéralement en train de suer du sel! Et plus j’avance, plus j’ai mal aux jambes. Chaque faux plat montant me fait le même effet que La Crète au mont Sainte-Anne. Je me mets à marcher les montées. L’hémisphère droit de mon cerveau me dit de marcher, pour moins ressentir la douleur. L’hémisphère gauche me trouve niaiseux et m’ordonne de courir, question de terminer la course au plus vite. Mon cerveau est en chicane avec lui-même.

Soudain, j’ai un éclair de génie! Un peu plus tôt, à mi-parcours, je me suis assis pendant une douzaine de minutes et j’ai eu l’impression de remettre mes jambes à neuf. Pourquoi ne pas essayer? Je m’assois dans le sentier. Et ce n’est pas suffisant. Je me couche. De tout mon long. Au beau milieu du sentier. Un peu plus et les oiseaux de proie commençaient à tourner autour de moi.

-Voilà, je suis Simba dans Le Roi Lion!

-Est-ce que Pumba et Timon viendront me sauver? »

Mon cerveau part sur cette dérive. Ça m’occupe l’esprit afin de ne pas trop réfléchir au fait que j’ai autant de motivation qu’il y a d’eau dans mes gourdes. C’est-à-dire très peu.

-C’est ça le mur?

Je pense que oui. Entre le 62e et le 63e kilomètre, j’ai l’impression qu’il s’est écoulé une heure.

-Ou 10 heures?

-Ou 10 minutes, peut-être?

Je ne sais trop.

-Il y a de l’eau dans un cactus? Je pourrais en ouvrir un pour voir.

-Non, mauvaise idée.

-Je pourrais marcher cette montée, elle est vraiment abrupte.

-Ben non niaiseux, elle n’est pas pire que les autres.

-Oh, cette chanson serait-elle la clé pour me crinquer un peu?

-Non, définitivement pas.

-Si Rage Against The Machine ne peut pas me motiver, qui pourra?

-Sûrement pas cette chanson beaucoup trop smooth the Twenty One Pilots… Quelle idée de merde d’ajouter cette chanson à ma playlist de course!

-Wow, mes jambes me font dont bien mal.

-Ça doit être ça le mur.

-Est-ce que Pink Floyd parlait de ce mur sur son album The Wall? Peut-être qu’ils étaient marathoniens eux aussi. Rockers psychédéliques et marathoniens.

-Sûrement pas.

-Cette portion sablonneuse est vraiment molle. C’est comme courir dans des patates pilées. Ce serait drôle courir dans des patates pilées. Sautiller d’un pois vert à un autre, pour éviter la rivière de sauce brune qui s’échappe de la colline de steak. 

-Ark, quelle drôle d’image, t’es rendu végétarien man.

-My god, la montagne avec les antennes cellulaires est donc bien loin! Est-elle dans une autre ville? On a peut-être changé d’état rendu aussi loin. Suis-je en Californie. Ou en Utah?

-Je pourrais me coucher dans cette portion du sentier, ça me ferait sûrement du bien. 

-Voyons niaiseux, t’as pas volé 4 400 kilomètres pour venir tester si les sentiers rocailleux feraient de bons matelas. 

-Cool, un autre lézard. C’était le 9e.

-Ou le 12e, peut-être? J’en ai vu onze qui étaient verts et un bleu. Le bleu je l’ai appelé Québec.

-C’est cool comme nom, Québec.

-Y doit y avoir quelqu’un qui s’appelle Québec à Québec.

-Ou à Montréal. Ce serait ironique.

-Mon café d’à matin était vraiment dégueulasse. J’suis pas trop difficile sur le café filtre, mais clairement la machine du 7-Eleven devait être défectueuse. Pis ça n’as-tu pas de bon sens qu’il y a des slot machines dans les dépanneurs?

-En ce moment je feel semi bien, mais le p’tit monsieur qui jouait aux slot machines un samedi à 5 h du matin dans un 7-Eleven, il doit pas feeler bien. Pauvre lui.

-Il pourrait se mettre à la course à pied. Et courir 63 kilomètres. Et pogner un mur. Et espérer s’asseoir à sa slot machines du 7-Eleven.

-Pourquoi ça s’appelle 7-Eleven?

-Ça doit être les heures d’ouverture.

-Drôle d’idée de nommer ton commerce selon tes heures d’ouverture! Pas beaucoup de marge de manœuvre…

-Mais c’était ouvert ce matin à 5 h? Ça devrait s’appeler 5-Eleven.

-Peut-être que le nom n’a pas rapport avec les heures d’ouverture?

-C’est peut-être la grandeur du fondateur. 7 pieds et 11.

-Ouf, c’est un grand fondateur ça. Peut-être que c’était son projet de retraite après sa carrière dans la NBA?

Bref… Vous voyez le genre?

Après cette interminable et absurde conversation dans ma tête, y’a plus de doute : j’ai pogné le mur. Et tant mieux, c’est ce que je voulais. Mais entre le 62e et le 68e kilomètre, y’a pas grand-chose de pertinent et de censé qui s’est passé dans ma tête. La motivation était à son plus bas. J’ai touché le fond du baril. J’ai jamais pensé abandonner, mais j’avais déjà trouvé les excuses pour expliquer que mon premier 42 km m’ait pris 4 h 10 et que le deuxième 42 km m’ait pris 7 h 30. Ou 8h. Ou pire.

J’ai pensé allumer mon cellulaire et appeler ma copine. Pour lui dire quoi? Aucune idée. Essayer de me motiver? Puis je me suis dit que j’allais l’inquiéter pour rien. Je n’étais pas blessé et ma course allait bien. J’étais juste dans une spirale de pensées négatives. Je me sentais à fleur de peau. Over-sensible. Pour aucune raison.

Au plus creux de mon mur, couché pour une énième fois dans le sentier,pour vrai, c’était genre la 3e fois, j’ai ouvert mon cell et j’ai enregistré une vidéo, comme si je lui parlais. J’ai craqué un peu. Et en extériorisant tout ça, verbalement et fort, plutôt que dans ma tête, j’ai réalisé à quel point ce délire et ce manque de motivation étaient ridicules. Ma course se passait bien, je n’avais aucune blessure, j’étais dans le milieu d’un désert magnifique aux reliefs rougeâtres.

J’avais encore énormément de temps devant moi et je n’avais pas à me plaindre. J’ai fermé mon cellulaire, je me suis levé et je suis parti. J’ai pris mes jambes à mon cou. Je venais d’avoir un second souffle. Mes quadriceps endoloris ne m’incommodaient plus. « Uptown Funk » s’est mis à jouer dans mes oreilles et j’ai enregistré mon meilleur split de la course. Et finalement, ENFIN, au bout de cette interminable lollipop loop, j’ai recroisé le ravito. J’ai fait le plein de fluide et j’ai attaqué la dernière portion avant de me rendre au fil d’arrivée.

La motivation était de retour, la forme aussi, et j’ai décidé d’en finir avec ce Trail Trashed Ultra. J’ai couru la portion la plus abrupte du parcours.  J’ai gagné du terrain sur le coureur que je voyais au loin et j’ai décidé de profiter au maximum de ce regain d’énergie, de peur qu’il ne me quitte et que mon cerveau reparte sur un délire négatif et absurde. Ce qui n’est jamais arrivé.

À 5 kilomètres de l’arrivée, je me suis mis à avoir mal au ventre. Un point. J’ai probablement trop bu. Pas grave! Je ne ralentis pas, je pousse, et je continue de gagner du terrain sur le coureur que j’aperçois à l’horizon. C’est un des désavantages des courses dans le désert. On voit à perte de vue.

Dans les courses de trail québécoises, quand on aperçoit le coureur devant soi, c’est qu’il est proche. Là, j’ai l’impression que ce gars au gilet vert fluo est proche. Mais il ne l’est pas. Il doit avoir un bon 6-7 minutes d’avance sur moi. Je n’ai aucune idée pourquoi je veux le rattraper. Est-ce pour la 2e place ou la 22e place? J’en ai pas la moindre idée. Mais ça me change les idées. Ça me rappelle à l’UTHC quand je courais derrière Éric Leblond et que je me prenais pour Kílian Jornet à la poursuite de François D’Haene. Ok, je l’avoue, j’ai tendance à me faire de drôles de scénarios dans ma tête, mais ça m’occupe.

À 2 kilomètres, je ne ressens plus aucune douleur. J’accélère sur une courte portion en bitume, symbole de mon arrivée imminente. La montagne aux antennes cellulaires est enfin proche. Juste à côté. Ça sent la fin. La ligne d’arrivée. La vraie nourriture. La bière. Une chaise.

Je termine fort en tentant de tout donner sur le dernier kilomètre. Je traverse l’arche d’arrivée, exténué, mais fier d’avoir complété les 84 kilomètres du parcours. Je suis vraiment heureux. Un bénévole me tend ma médaille, une sorte de collier fait à la main avec mon nom. J’adore. Ça change des médailles métalliques et des boucles de ceinture. Le gars qui gère le chrono s’approche de moi.

-Congrats man, you finish fourth!

-Quatrième? Ah ouin?!?

Je n’y crois pas. Un bénévole m’avait dit que j’étais 8e à la mi-parcours, mais je n’ai dépassé personne dans les 42 km qui ont suivi. Puis, j’ai su qu’il y avait eu une tonne d’abandons sur la 2e boucle.« Une vraie boucherie», comme m’a dit un bénévole. Au final, j’ai enregistré un chrono de  9 h 45, soit 15 minutes sous mon objectif de 10 h. C’est 4 h 10 pour la première boucle, 12 minutes de pause, et 5 h 23 pour la seconde : pas mal moins pire que le scénario que je m’imaginais dans mon délire du 65e km!)

Quelle belle journée dans le désert! J’ai rempli tous mes objectifs. D’abord, je sens que j’ai continué à progresser comme coureur pendant l’hiver. Puis, j’ai pogné un mur et j’ai été challengé mentalement. Et finalement, j’ai complété mon premier 50-mile.

Au-delà de tout ça, j’ai appris. J’ai exploré des zones de moi-même que je n’avais pas encore parcourues. Je suis venu à Vegas pour me préparer à la CCC. Je repars en disant mission accomplie, avec une 4e place en bonus. Je sais ce qui a bien fonctionné, mais je sais surtout sur quoi travailler dans les cinq prochains mois afin d’arriver prêt à m’attaquer au massif du mont Blanc.

CCC, j’arrive!

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