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La fois où le désert m’a (peut-être) englouti – partie 1

L’hiver dernier, j’avais fait mon baptême de l’ultra en participant au Coldwater Rumble dans la Sierra Estrella de l’Arizona. Une expérience unique qui m’avait donné la motivation nécessaire pour continuer à m’entraîner pendant l’hiver. Ça fait dix ans que je cours, j’ai rarement besoin de motivation. MAIS, l’hiver québécois est long et ça me prend quelque chose pour ne pas simplement faire du maintien, et continuer à pousser.

Motivation #1 pour l’hiver 2020

J’ai été pigé pour la CCC, la « petite » épreuve de l’UTMB, avec ses 101 kilomètres et ses 6 100 mètres de dénivelé positif. Le 28 août prochain, si le vilain Coronavirus ne s’en mêle pas, je me lancerai sur cette épreuve. Le 29 août prochain, si les choses vont comme prévues, je traverserai l’arche mythique au cœur de Chamonix. Tout ça, c’est une grande source de motivation. C’est pas mêlant, j’écris ces lignes et j’ai les poils de bras qui se dressent. Par contre, je regardais mes courses prévues dans les mois qui précéderont la CCC, et je trouvais qu’il me manquait un challenge.

Je prévois faire le 54 km du Gaspesia, puis le 80 km du QMT deux semaines plus tard. Mais, d’ici là, j’avais besoin d’un défi. Quelque chose qui allait me challenger physiquement, oui, mais mentalement aussi. La CCC me prendra 20+ heures, dont une nuit complète. J’ai bien beau avoir participé à plusieurs ultras, je n’ai jamais frappé le célèbre « mur ». Je n’ai jamais senti que ma tête m’avait lâché en pleine course. Mais, je me rappelle que mon premier ultra, celui dans le désert, avait été aliénant. Un parcours en boucle au beau milieu des plaines désertiques. J’avais adoré l’expérience.

Je me suis mis à chercher sur le web pour trouver une course du genre. Un 50-miler, idéalement, pour faire mon baptême sur cette distance. Et idéalement, une course près d’une ville sympathique pour faire d’une pierre deux coups et jouer au touriste. Je cherchais sur le site de l’ITRA. Et bam! J’ai trouvé le Trail Trashed Ultra, un 50-miler dans le Sloan Canyon, une vingtaine de minutes hors de Las Vegas. Sur le site, on nous promet une course brutale sur des sentiers rocailleux et techniques où l’ombre est aussi rare que l’humidité. En bonus : le parcours du 50-miler est un enchaînement de quatre boucles : 7 km, 35 km, 7 km et encore 35 km), question de bien se challenger mentalement. Bref, tout ce que je recherche comme course d’entraînement en préparation de la CCC.

Motivation #2 pour l’hiver 2020

Frapper un mur dans le désert du Nevada. Ah, et aussi, parcourir les 84 kilomètres du parcours et être fier de traverser l’arche. Avec cette nouvelle course à mon agenda, j’ai tout ce qu’il faut pour rester motivé à l’entraînement pendant la noirceur de janvier et les matins glaciaux de février.

En route vers Vegas

Dans les semaines qui précèdent mon séjour dans la ville du vice, je tente de me préparer au mieux pour l’événement, mais les informations sont rares et parfois contradictoires. Sur le site, le plan est tracé à la main et on nous indique que le parcours publié sur Trace de Trail est inexact et trop court : et bien sûr, on ne nous mentionne pas ce qui est inexact. Ça semble une course typique à l’américaine. Peu de ravitos, une organisation chaleureuse et à la bonne franquette. Et ça ne me fait pas peur.

J’ai envie de partir à l’aventure. La course est quand même enregistrée auprès de l’ITRA. Ce ne peut pas être SI broche à foin que ça. Je ne m’attends pas à une foule de coureurs, mais ça devrait être sympathique. Où sont les ravitos sur le parcours? On ne sait pas trop. Peut-on avoir un dropbag? On nous indique que oui, mais on ne sait pas trop où. À quelle heure est le départ? 6 h du matin, mais on nous indique aussi qu’il y a un early start à une heure non précisée. Je trouve tout ça curieux, mais ça me divertit et ça amène une part d’inconnu qui me plaît. Je verrai le tout, en temps et lieu.

Arrivé à Vegas, je découvre la célèbre ville du vice, je joue au touriste sur la Strip et je fais mes derniers entraînements dans les parcs nationaux du coin. Deux jours avant la course, je découvre les sentiers escarpés du Red Rock Canyon où je fais une dernière longue sortie. La veille du Trail Trashed Ultra, je fais de la reconnaissance sur le parcours en courant tranquillement la boucle de 7 km. On nous promet des sentiers techniques et brutaux. Et c’est exactement ce à quoi j’ai droit.

On est dans le désert, mais ça ne ressemble pas au sable de l’Arizona. C’est rocailleux, c’est glissant, c’est dur sur les articulations et ce n’est jamais plat. Jamais. JAMAIS. L’élévation de 2 000 mètres est très peu pour un parcours de 84 km. Mais il n’y a jamais de montées abruptes. L’entièreté du parcours est courable. J’ai l’impression que la boucle de 7 km est un faux plat montant éternel. Et ce n’est même pas une boucle. On court 3,5 kilomètres dans un sens, puis on revient sur nos pas. L’aller me semble monter, alors je me dis que le retour sera descendant. Et finalement, j’ai l’impression que le retour aussi est une montée continuelle. Qu’est-ce qui se passe ici? David Copperfield s’est-il égaré de la Strip pour venir faire sa magie sur les sentiers du Sloan Canyon? Néanmoins, le paysage désertique est magnifique et j’ai l’impression que j’en aurai plein la vue pendant la course.

Je me rends à la microbrasserie où l’on récupère nos dossards, espérant réussir à avoir un peu plus d’infos sur la distance entre les ravitos, la possibilité d’avoir un dropbag, etc. Je jase avec la directrice de course qui est ultra sympathique. C’est exactement ce à quoi je m’attendais : une organisation chaleureuse et à la bonne franquette. Je lui dis que je suis allé courir la boucle de 7 km le matin même. Je lui parle de la technicité des sentiers. Elle me rassure en me disant que c’est la portion la plus technique… Puis un sourire moqueur apparaît au coin de sa bouche. Rien pour me rassurer. Je crois qu’elle rit un peu de moi. Et c’est bien parfait. J’ai volé 4 400 kilomètres pour me faire challenger physiquement et mentalement, et j’ai l’impression que je serai servi!

Aller hop, de retour au Airbnb, je teste mon premier souper d’avant-course végé, une autre nouveauté dans ma vie. Puis, je dors… hum… bien? Dort-on vraiment bien la veille d’une course? Je ne suis pas stressé pour la course en soit. Je suis stressé pour le cadran. Imaginez : voler 4 400 kilomètres et manquer sa course parce que le cadran fait des siennes.

Jour de course

4 h 25 : ça sonne comme prévu. (of course!)

Je déjeûne, j’enfile mon équipement de course, je mets mon dropbag sur mon épaule et je pars à l’aventure.

5 h 15 : j’arrive sur le site du départ. Il fait encore noir. Il fait froid. 5 degrés Celsius, tout au plus. Je suis le seul avec une seule couche de vêtements. Culottes courtes, t-shirt, casquette et pas de gants. Je sais que lorsque le soleil se pointera le bout du nez, le mercure passera à 20-25 degrés en un rien de temps. Mais en ce moment, à travers ces coureurs du Nevada habitués aux grosses chaleurs de l’été, j’ai vraiment l’air d’un extraterrestre. Parlant des coureurs, nous ne sommes pas nombreux. Une cinquantaine au maximum. Et impossible de savoir combien sur le 50-miler, comme les coureurs du 50 km ont exactement le même dossard orangé que nous. Ça m’importe peu, je ne suis pas ici pour penser à ma position dans le peloton.

5 h 4 0 : l’attente interminable. J’ai longtemps hésité à faire la course avec une gourde à main (à l’Américaine, style Anton Krupicka) ou avec ma veste d’hydratation. J’ai tout traîné dans mes bagages. Et le matin même, j’ai décidé d’y aller intelligemment avec ma veste d’hydratation. Le premier coureur que j’aperçois a une gourde à main. Le deuxième? Deux gourdes à main. Certains n’ont rien du tout… Font-ils la même course que moi? Savent-ils qu’il y a une portion de 18 km sans aucun support? Je ne suis pas du genre à être influencé, mais avec l’excitation d’avant-course, je remets en question mes choix. Puis, j’aperçois Ron Hammett, gagnant de la dernière édition et légende locale de la trail. Et vous savez quoi? Il a une veste d’hydratation. Ça me réconforte dans mon choix.

5 h 55 : les dernières directives de course nous sont données. -Be careful for rattlesnakes and mountain lions. Ok…

5 h 57 : je suis très calme, plus qu’à l’habitude. Je ne suis pas du genre stressé, mais une ligne de départ est une ligne de départ. Je m’apprête à me lancer sur ma plus longue distance à vie, et je ne ressens aucun stress. Ce n’est qu’un entraînement, une course préparatoire, une étape vers le but ultime : la CCC.

5h 59 :  plus que quelques secondes. Ici, oubliez les grands décomptes et la musique entraînante. La directrice de course s’approche de son porte-voix et dit quelque chose comme :«Ok, so it’s time I guess… Have a good run. Enjoy the cold weather before it gets too hot. Go. Ok, go!»

C’est parti mon kiki

Comme toute bonne course, je pars trop vite. Une cadence plus expéditive que prévue, mais tout de même soutenable. Je me mélange au groupe et je n’essaie même pas de garder un décompte de ma position. Je suis dans les 10-12 premiers, mais impossible de savoir qui est sur le 50-miler et le 50 km. Et je ne commencerai pas à sonder mes acolytes. «Oui bonjour mon cher monsieur; auriez-vous l’amabilité de m’accorder de votre temps pour un court sondage à propos de la distance que vous comptez parcourir ici aujourd’hui?» NO WAY.

La première boucle de 7 km se passe bien. On repasse par la ligne de départ. Puis on entame la première boucle de 35 km. Je me sens vraiment en forme. Lors des dernières semaines, j’ai eu quelques petits bobos. Hier, lors de mon dernier entraînement, mes quadricepss me rappelaient que j’avais peut-être trop fait de dénivelé la veille. Que voulez-vous? Le Red Rock Canyon est magnifique et j’avais envie d’atteindre le sommet de Turtlehead Peak au plus vite pour apprécier la vue 360 sur la vallée… Bref, mes quads endoloris m’inquiétaient un peu en vue de la course. Là, j’ai l’impression de voler sur le parcours.

Le peloton se disperse, si bien que je me retrouve seul avec un coureur latino-américain qui arbore une moustache de calibre Tom Selleck. Le genre de moustache qui ne passe pas inaperçu. Le genre de moustache qui te donne de la crédibilité dans le milieu de la course en sentier. Bref, au-delà de sa pilosité-sous-nasale, le gars maintient une bonne vitesse et on se suit l’un l’autre pendant 10-15 kilomètres. Puis il s’arrête à un ravito et je le double.

Le Sloan Canyon est entouré de montagnes rougeâtres et escarpées, mais il est facile de voir où est la ligne d’arrivée puisque c’est le seul pic qui arbore des antennes cellulaires. Au plus loin de la boucle de 35 km, on se sent éloigné. La montagne en question est loin. Très loin. Mais rien pour ébranler ma motivation. Je termine cette boucle, je reviens à la ligne de départ et je remarque que j’ai complété les premiers 42 kilomètres en 4h10. C’est plus vite que ce que j’avais prévu. Et je me sens bien!

La fatigue commence à se faire sentir dans mes jambes, alors je décide de m’offrir une petite pause entre les deux boucles. Je trouve mon dropbag, je m’assois au sol et je prends le temps de faire le plein de gels, de barres, de vêtements secs. J’ose même ouvrir mon cell et donner des nouvelles à mon monde à Québec. Je suis en avance sur mon plan, j’ai de bonnes sensations et je me permets un arrêt d’une douzaine de minutes.

Je suis gonflé à bloc, j’ai du linge sec et j’ai abusé de la crème solaire, voyant la puissance avec laquelle le soleil tape,et il n’est que 10h. Je suis mon plan de match à la lettre et je prends mes écouteurs. Pour la deuxième moitié de la course, je me donne le droit à de la musique. Une playlist méticuleusement choisie pour me crinquer et me motiver. Je repars et je ne ressens plus aucune fatigue dans les jambes. Je me félicite d’avoir pris le temps de m’asseoir et de me reposer. Quelques coureurs m’ont doublé, mais ça ne me fait rien.

Je complète la deuxième boucle de 7 km, je repasse encore une fois par la ligne de départ. Et pour la première fois, j’ai une petite baisse d’enthousiasme. Quand je repasserai ici, pour la quatrième fois depuis 6 h ce matin, ce sera parce que j’aurai terminé la course. Mais tout ça, c’est dans 35 kilomètres. 35 000 mètres de roches, d’éternels faux plats et de cactus asséchés par le puissant soleil.

Serait-ce les premiers signes du fameux « mur » qui se dessinent dans ma tête? Il y a peu de temps, j’étais débordant de confiance. Là, il n’y a pas que sur le Sloan Canyon que le temps se couvre. Les nuages apparaissent dans le ciel du Nevada. Mais ils ne sont pas aussi foncés que ceux qui semblent apparaître dans ma tête…

Ces derniers 35 kilomètres auront-ils raison de moi?

À suivre…

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