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Dans l’oeil du cyclone : organiser des courses au temps de la COVID-19

Alors que de nombreux événements sont annulés, que ceux d’automne naviguent toujours en eaux troubles sur fond d’incertitude, que la majorité d’entre nous essayons de garder espoir que la situation finisse par reprendre un semblant de normalité, le plus rapidement possible, je me suis dit, à titre de directrice générale de l’Ultra-Trail Harricana (UTHC), que ça pouvait être intéressant pour les coureurs d’en apprendre un peu plus sur la vie d’organisateurs de course en sentier depuis le début de la pandémie.

Jeudi 12 mars

Je dois admettre que nous n’avions pas vu venir la crise aussi abruptement. Comme un volcan endormi, nous le savions existant, mais nous n’avions pas anticipé qu’il explose du jour au lendemain avec cette envergure.

Dès les premiers signes de panique, les appels se multiplient entre collègues au cours de la journée du jeudi 12 mars. On relativise, on se dit qu’on a un peu de temps devant nous. On essaie de comprendre et de partager les bribes d’informations que nous avons de part et d’autres.

Des gens, mieux informés dans notre entourage, nous recommandent d’annuler une activité de 50 personnes, que nous devions tenir le 25 mars, pour la Virée Nordique de Charlevoix. Nous prenons les devants avant que des mesures officielles nous soient imposées.

Le soir même, les écoles commencent à fermer, le gouvernement fait des annonces surréalistes : les rassemblements sont interdits, les spectacles sont annulés.

Je suis confuse et plus certaine de que je devrais penser.

Je vais faire du fatbike avec mes garçons, dans la forêt en face de chez-moi, en fin de journée : question de prendre l’air et de décompresser. Je prends du recul. On se prépare déjà psychologiquement pour la suite.

Vendredi 13 mars

Ce vendredi restera gravé dans la mémoire de tous : la journée de toutes les hécatombes. Il fait vraiment mauvais dehors. C’est jour de tempête. Tout ferme, on nous annonce des mesures drastiques pour une durée indéterminée.

Le marathon de Boston déplace son événement la même fin de semaine que l’UTHC. On réalise à ce moment que la crise du COVID-19, qui ne fait que commencer, aura des impacts majeurs sur notre événement, car elle viendra complètement chambouler le calendrier des courses. Les inscriptions stagnent. Plus personne n’ose s’inscrire à des événements. Alors qu’on s’alignait pour connaître de nouveaux records de participation, que tout allait si bien, de gros nuages gris se pointent à l’horizon.

On reçoit, en privé, de nombreux messages de coureurs qui nous appuient, nous encouragent et sympathisent avec notre situation. Notre communauté est présente, nous suit, nous conseille. Nous ne sommes pas seuls dans cette folie qui s’amorce. Je suis rassurée.

La première semaine

Notre équipe se met en mode observation et analyse. On cherche à apprendre davantage, à évaluer les dommages possibles, la durée probable. On écoute, on lit, on discute. On évalue les nouvelles limites de notre nouvelle vie. La frontière entre le bien et le mal devient floue. Dans l’incertitude et le doute, je fige. Chaque jour, ce qui était permis la veille ne l’est peut-être plus; nul ne sait ce qui sera encore permis demain. Dans chaque pays, les situations sont différentes.

Je perçois beaucoup d’émotions contradictoires qui se bousculent dans les médias sociaux.Ils sont envahis de toutes sortes d’informations et commentaires parfois agressifs, générés par la peur et l’anxiété.

On dit que, dans les moments de crise, les personnalités et les valeurs se cristallisent. J’en fais l’observation.

Je m’éloigne des médias sociaux autant que possible pour préserver mon mental et ne pas me laisser atteindre négativement par ce qui se passe.

Dans l’impuissance et le fait que je me retrouve du jour au lendemain avec d’importantes priorités familiales à gérer, je me concentre sur mes trois jeunes enfants, ma famille et sur la nouvelle routine à établir. Ce n’est pas évident. Je n’arrive pas à travailler plus d’une heure par jour. Mais j’apprécie déjà ces moments de qualité avec mes gars. Il y aura du positif qui ressortira de tout ça : on le sent déjà. Nos priorités sont déjà changées et ça fait du bien.

Je commence à réfléchir aux façons dont on peut aider ceux qui sont les premiers touchés par cette crise : nos partenaires, nos bénévoles, nos amis. On se dit que c’est le moment de mettre en valeur nos forces pour aider ceux qui nous ont si souvent soutenus et appuyés par le passé. C’est le retour du balancier. Chaque petite action ne pourra sans doute pas nuire. On fera ce qu’on pourra. Soyons créatifs!

Jeudi 19 mars

Nous envoyons une infolettre mettant en valeur plusieurs de nos partenaires touchés, pour encourager l’achat en ligne et l’achat local. Un partenaire devrait être plus qu’un logo sur une affiche. Je l’ai toujours dit. C’est d’abord une relation humaine entre des gens qui partagent des intérêts et des affinités. Je veux leur montrer que nous serons là pour eux autant que possible, avec une des seules armes que nous ayons en mains pour faire face à cette guerre : la communication.

Après avoir appuyé sur le bouton envoi de l’infolettre, je suis prise d’une grande anxiété. Était-ce vraiment une bonne idée? Est-ce que ce sera bien perçu par notre communauté? On encourage les gens à consommer, ce qui peut paraître particulier en cette période de crise. Au fond de moi, je sais que c’est une bonne chose, mais les gens qui nous suivent partageront-ils cette impression?

Je vais courir pour libérer le stress et gérer l’émotion. Trop tard de toute façon, les courriels sont partis. Pendant ma course, je reçois des messages de gens qui ont beaucoup aimé notre infolettre. Je suis rassurée.

C’est fou comme de petits gestes, comme celui de partager aux autres de petits messages positifs d’encouragement, peuvent faire la différence dans la vie des gens. J’en prends note. Je vais, moi aussi, communiquer le mieux possible avec les différentes personnes qui m’entourent, chaque fois que je ressens du positif. On a tous besoin de support moral.

Troisième semaine de mars

On se questionne si on doit envoyer des plans d’entraînement à nos athlètes. Normalement, on les enverrait le 25 mars pour offrir un webinaire en avril. Est-ce que ce serait une source de motivation à s’entraîner, ou est-ce que ça aurait plutôt l’effet de mettre de la pression sur les épaules d’athlètes qui sont déjà suffisamment stressés par la situation?

Au cours de la réflexion, on réalise que si nous avons ces questionnements, toutes les organisations doivent les avoir aussi. Or, nous communiquons également avec les mêmes athlètes ou presque. Alors pourquoi ne pas nous unir pour partager et communiquer de façon collective avec notre communauté de coureurs?

La mobilisation des acteurs du trail naît de cette réflexion. On se serre les coudes et on essaie de penser à des façons de collaborer comme à des façons de maintenir nos athlètes motivés. L’organisme « Unis pour le sport » prend le leadership de la mobilisation. Les #TrailQC et #CaVaBienAller sont créés.

Fin mars

On souhaite communiquer plus souvent qu’à l’habitude avec notre communauté. Ça nous fait du bien et on sent que ça va rassurer les gens et renforcer le lien de confiance. Ils pourront compter sur nous. Nous sommes sérieux, nous sommes attentifs, nous sommes là pour répondre à leurs questions.

Nous lançons une nouvelle série de balados « Spécial COVID-19 » pour mettre en exergue des enjeux et des situations vécus par différents acteurs du trail pendant cette drôle de période. Le premier balado avec le docteur Simon Benoit fait fureur.  Explosent les records d’écoute.

On se prépare en parallèle à tous les scénarios possibles. Il faut se tenir prêts à toute éventualité. Les enjeux organisationnels et financiers sont majeurs pour notre organisation. Nous souhaitons pouvoir prendre les bonnes décisions, au bon moment, dans le meilleur intérêt de toutes les parties prenantes : les athlètes, les partenaires, les bénévoles, nos contractuels et employés, notre organisation et la communauté de trail dans son ensemble.

Plus facile à dire qu’à faire. Il y a beaucoup de points d’interrogation. Personne n’a de réponse. Nous devrons vivre dans l’incertitude pendant un bon moment.

Début avril

On sent que les événements d’été vont devoir écoper. Ça devient de plus en plus inévitable. Le Gaspesia 100 et le Trail Coureur des bois sont annulés. On continue d’observer ce qui se passe ici et ailleurs. On se sent impuissants et vulnérables.

10 avril

Le couperet tombe. Tous les événements jusqu’au 31 août sont annulés, sur ordre du gouvernement. Nous l’avions déduit depuis quelques jours grâce aux informations reçues des instances gouvernementales, et nous y étions donc psychologiquement préparés. Nous ne sommes pas directement touchés, mais nous ne le sommes pas moins indirectement. Nous communiquons notre sympathie avec plusieurs organisations concernées.

Journée de chaos. Ça fuse de toutes parts et tous côtés. Je suis étourdie par tant de communications en une seule journée. On prend une soirée à décrocher. Il faut faire le vide et de nouveau prendre du recul pour y voir plus clair.

On réalise que nous ne sommes que le 11 avril, que la crise n’est commencée que depuis quatre semaines, même si cela nous paraît comme trois mois. Septembre est encore loin. Pas de panique. Prenons une grande respiration (et un verre de vin). Haha!

11 avril

Nous confirmons à notre communauté que nous maintenons le cap. Il n’est pas nécessaire de paniquer pour le moment. Nous pouvons encore attendre et suivre l’évolution de la situation qui peut énormément changer au cours des prochains mois.

Nous ne sommes pas naïfs. Nous pressentons que ce sera une édition complexe à organiser, que des protocoles sanitaires importants devront être mis en place. Nous nous y préparons déjà. Mais l’espoir est toujours là. Il faut le garder en vie. Dans la tourmente qui se fait sentir, la peine et l’impuissance que tous ressentent, nous avons besoin d’une lueur d’espoir et de confiance. Maintenons la flamme aussi longtemps que cela sera raisonnable afin de rester motivés dans le moment présent.

Restons en contact, continuons à nous serrer les coudes et communiquons le positif que nous voyons ou que nous arrivons à créer. #ÇaVaBienAller

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