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L’aventure dans les tourbières labyrinthiques et les montagnes de la Terre de Feu

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En cette période de pandémie mondiale, mon esprit vagabonde. Je suis très occupée par le travail, mais j’ai de la misère à me concentrer. Des images de treks anciens me reviennent en tête. Il y a quelques années, bien avant que la peur du virus nous isole et nous confine, je naviguais au grand air de la Terre de Feu… Voici le récit de quelques journées épiques dans cette contrée sauvage de l’autre côté de la planète.

Je m’arrête quelques secondes et regarde mes pieds disparaître tout doucement dans la magnifique tourbe rouge et fleurie qui semble vouloir m’avaler. Rester debout là-dessus doit certainement travailler la proprioception. Au loin, mon compagnon de randonnée, Étienne, avance doucement, s’enfonçant aussi, ce qui lui donne une ressemblance à un bonhomme allumette chancelant. J’ai mal aux muscles qui sont constamment sollicités à force d’avoir à retirer les pieds de ces marécages parfois enlisants et collants comme de la mélasse. 

Cette vallée, appelée Carbajal, a beau être plane, son gros tapis gorgé d’eau, qui semble sucer toute impulsion directement des jambes, est exténuant. Un sentier approximatif se dessine, puisque quelques personnes se hasardent à se promener, si proche de la ville d’Ushuaia. Les plantes sont fragiles et mettent beaucoup de temps à se débarrasser des traces d’humanité.

N’empêche, lorsque nous en finissons avec la vallée et que nous nous échappons de ces terres spongieuses en grimpant au-dessus de la ligne de végétation, nous sommes tous les deux soulagés. Malgré le dénivelé auquel nous faisons maintenant face, la cadence augmente drôlement.

Un endroit isolé de tout

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L’archipel de la Terre de Feu, au sud de la vaste région qui porte le nom de Patagonie, englobe l’Argentine et le Chili. C’est un des lieux les plus isolés du monde. Ici, dans la partie argentine de ces endroits qui se moquent des définitions géographiques, c’est l’isolement total. 

Nous comptons faire un trek de quatre jours, mais sommes partis avec six jours de nourriture pour pouvoir patienter en cas d’intempérie, ou dévier de notre trajet, selon l’envie. 

Bien que nous soyons la mi-février, et donc en plein été dans cette partie du monde, la probabilité de se retrouver cloués sur place par une tempête de neige est bien réelle. Cet endroit ne possède pas de sentiers : il faut donc naviguer à la carte topographique et boussole. Très peu de personnes y transitent.

Avant notre départ, nous sommes tombés sur un carabinero, à qui il faut se rapporter avant de pénétrer ces contrés écartées, Carlos, s’enthousiasme à l’idée de faire affaire avec des amoureux de la montagne, autant que lui. Il nous décrit ses circuits préférés. Nous suivons ses conseils, et cherchons, en cette première journée, à atteindre la Laguna Azúl pour y camper.

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Nous grimpons vers un col nommé Beban. À partir de là, les prochaines journées seront passées au-dessus de la ligne de végétation. Nous redescendrons lorsque possible la nuit, pour trouver des espaces plus abrités.

Il faut comprendre qu’ici, les montagnes sont basses. Les Andes perdent en hauteur, plus on s’approche du pôle. À 600 mètres, c’est déjà tout rocailleux, avec comme seules plantes de minuscules petits bouts de verdure sans tiges, blotties dans les cailloux. Aucun sommet ne dépasse les 900m. 

Bien qu’il n’y ait aucune acclimatation à l’altitude à faire, il est critique de ne pas sous-estimer les risques de l’environnement pour autant. À une longitude de 68 degrés, rien ne nous protège des rafales qui partent de l’Antarctique et s’abattent sur la Terre de Feu.

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Un soleil frisquet nous accompagne jusqu’à notre but. La Laguna, transparente, mystérieuse, nous ravit. Mais le vent brutal et frigide qui se lève nous fait très bientôt nous cacher dans la tente où nous passons une nuit peu reposante, inquiets qu’elle ne tienne pas le coup. 

Une fois la courte nuit tombée, le vent se calme, et c’est sous un brouillard hantant que nous débutons notre deuxième journée.

La nature dans son état le plus brut

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Les jours suivants sont extraordinaires. Nous errons au gré de nos envies dans des paysages époustouflants. Le vent est froid lorsqu’il se lève, mais le soleil nous accompagne. Nous explorons des rivières tempétueuses, des lacs créés par l’invasion des castors canadiens introduits ici, des crêtes et des vallées. Le seul impératif est de parvenir à quitter avant de manquer de nourriture, et de ne pas nous foutre quelque part d’où nous ne pourrions sortir. 

La quatrième journée, la température s’annonce pénible. Sachant qu’il nous faut doucement revenir vers la ville et ne nous sentant aucunement intimidés, nous décidons de ne pas suivre les conseils de Carlos. Il nous avait avertis que, si jamais nous commencions à avoir besoin de nos mains pour transiter, valait mieux reculer et trouver un autre chemin. 

Nous redescendons, retrouvant un début de tourbe et, cherchant une protection des vents qui hurlent sauvagement en nous ballottant, empêchant toute communication entre nous à moins que nous ne nous criions directement dans les oreilles. 

Nous retrouvons une forêt d’arbustes rigides au travers de laquelle il est long et ardu de se frayer un chemin. C’est drôle au début, mais nous nous lassons vite de nous sentir agrippés par ces ronces griffues qui retiennent nos vêtements et nos sacs, et tentons de les éviter en escaladant la paroi qui longe la végétation dense sur la droite rendue très glissante par la pluie. 

Au moment où je suis prête à m’en plaindre mentalement, elle se transforme en grésil, et mon visage en est fouetté. Au bout de plusieurs heures pénibles où nous communiquons à peine et où on n’entend que le vent, nous revenons à la tourbière rouge.

La tourbière maudite

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Je la retrouve avec soulagement, cette tourbière, mais aussi une certaine inquiétude. Au début du trek, nous avions déterminé qu’y dormir serait difficile. Il n’y a pas d’espaces suffisamment grands pour y monter une tente. Entre les surfaces tourbeuses, on retrouve des flaques d’eau de tailles variées. 

On nous a avertis de ne pas y mettre les pieds : parfois des vaches entières y disparaissent. Trouvant ces histoires drôles au début, je commence à croire aux mythes. Nous entamons cette partie, éreintés, ayant faim et froid, à l’affût d’un espace plat.

Nous trouvons plus vite qu’anticipé un merveilleux petit îlot de terre ferme et relativement plat avec des arbres pour nous protéger. Nous nous y précipitons, montons la tente à toute vitesse et disparaissons une grosse heure dans nos sacs de couchage pour nous réchauffer avant de pouvoir contempler les corvées de camp. 

Plus tard, au sec, réhydratés, le ventre plein, nous passons une autre magnifique soirée à nous sentir unis avec la nature. Nous parvenons même à faire un feu. Et dormons comme des loirs. 

Le lendemain, ce qui devait être un dernier jour facile se complique par la tourbière labyrinthique. Nous savons que nous sommes du mauvais côté de la vallée après nos aventures du jour précédent, et nos tentatives de traverser le vaste espace pour retrouver le sentier qui existe probablement de l’autre côté sont impossible. 

Nous devons à plusieurs reprises revenir sur nos pas dans ce lacis de landes qui mène souvent à des culs-de-sac. Nous transitons en évitant ces eaux insondables avec, ici et là, des gisements d’os. Sur les rares arbres, on a accroché des déconcertants crânes de bétail.

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Nous aurions pu sortir de l’endroit cette soirée-là. Mais la magie du Valdivieso est forte, insistante. Il nous reste assez de bouffe. Le vent est calme. Les montagnes magnifiques. Ayant à peine besoin de nous consulter, nous retrouvons un îlot d’arbres et restons une dernière nuit habités par cet endroit qui fait croire aux esprits des peuples anciens, tels les Yaghan, qui voyageaient en canot avec des feux à leur centre, donnant son nom à la Tierra del Fuego.

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