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Mon premier trail alpin : 3500m de D+ / D-

Avant de s’extasier devant le paysage ci-dessus…. Remontons dans le temps. 

6 juillet 2019. 10h50. Ville de Liddes, Suisse.  1320m d’altitude. 

Quatre mousquetaires prennent le départ : Matt, le plus fou,  recommence cette course pour la 2eme fois, mon frangin, (qui nous accompagne sans dossard au lieu de son ultra), mon Lu et moi.

Départ dans 10 minutes. 

Je mets ma veste d’hydratation.. elle est bien remplie : bâtons pliés, 10 Xact nutrition, 4 Kronobar, Tuc, 1L d’eau, électrolytes, couverture de survie, frontale, imperméable, legging, t-shirt manche longue, 80 cm de strap, sifflet, mouchoirs, et je passe le reste du matériel obligatoire. Le sac est lourd et je me demande vraiment si je vais avoir besoin des vêtements chauds …

Bon, tout est en place!

Nous sommes dans le sas de départ de course. Plusieurs centaines de coureurs aux casquettes colorées s’impatientent, se sourient et j’imagine que tout comme nous, ils visualisent le profil de la course : grosses montées, grosses descentes, paysages alpins pendant 43km (en réalité 45km) et 3500m de D+ et autant de D-.

Dans l’idéal, nous arriverons 10 à 12 h plus tard, soit entre 21h et 23h à Verbier. Nous faisons un dernier coucou à la famille venue nous encourager. Génial, nous la retrouverons à un ravitaillement 30km plus loin, au moment le plus difficile d’ailleurs…J’y reviendrai…

11h00. 5-4-3-2-1, c’est partie !

Plusieurs centaines de trailers s’envolent. Nous dégainons déjà les bâtons, ça commence très fort. Dès le départ, une première ascension de 5km avec 1160m de dénivelé !

Dès le départ, je vois Lu s’éloigner et je me demande pourquoi je n’arrive pas à le suivre, contrairement à notre préparation. Un mur de pensées et sensations négatives (jambes lourdes qui tremblent, digestion difficile, souffle coupé… ) se dresse dans mon esprit, le tout accompagné d’étourdissements liés à l’altitude.                   

« Comment je vais faire, il reste au moins 40 km encore et 3200m de dénivelé ! ».

Une spirale infernale alimente mes pensées pendant plusieurs dizaines de minutes et cerise sur le gâteau, Lucas disparaît de l’horizon. Dans cette état là, le temps ralenti, les pas sont lourds, et l’effet tunnel des pensées négatives masque le paysage.

Quelques km plus loin, au milieu de cette première ascension, je me dis : 

« T’emballe pas, arrête de te comparer, savoure et laisse ton orgueil de côté, tu cours pour toi, pour personne d’autre ».

BOUM !

Revirement de situation, je reprends la barre et laisse filer mes pensées négatives qui s’évanouissent derrière moi.

Afin de tirer un trait sur cet état de pensées, un pas de côté, je sors de la file indienne des coureurs, regarde le panorama, et prends des photos: 

 « J’y suis !!! Je suis bien. Un pas à la fois. Savoure ce paysage et ce moment euphorique, des moments difficiles reviendront ».

Quel bonheur de faire cette course en famille.Mon frangin le sourire aux lèvres, m’encourage, me rassure, et me conseille : 

« Patience »

 « Tourne la visière de ta casquette au rythme du soleil » 

« Mets tes lunettes, le sol reflète plus ici »

« Plonge ta casquette dans la rivière, rafraîchis toi et mets de l’eau fraîche sur tes jambes »  

« C’est normal que tes sensations ne soient pas terribles au début, tu as moins couru en fin de prépa mais ça va se remettre ! » 

Ces conseils me seront bénéfiques tout au long de ce périple !

Fin de la 1er montée, 1er ravito, altitude : 2480m. C’est un festin suisse : variétés de fromages, de charcuteries, fruits, Tuc, sirop, etc. Alors qu’on fait plaisir à nos papilles, une personne (?) est héliportée et une autre sur une civière. Je n’avais jamais vu d’hélicoptère aussi proche… impressionnant.

On repart, le rythme est pris. Un peu de roulant, alors on déroule : ce sont des km faciles. Des petites fleurs montagnardes aux couleurs vives captent mon regard.

Seconde montée, et pas des moindres : direction le col Avouillons où on atteint le pic en altitude soit 2649m

Quelques étourdissements, le souffle est court, mais le rythme des bâtons qui s’entrechoquent maintien mon envie de continuer l’ascension.Tout en avançant, je repose mon dos en me courbant et en m’appuyant sur mes bâtons.

Un pas à la fois, une respiration à la fois, un soupir à la fois, et le paysage se transforme. Le glacier au loin donne des frissons, et de la brume opaque recouvre les coureurs : on ne voit plus à 3 mètres, une autre dimension nous absorbe.

Col Avouillons, 2649m.

Arrivée au col Avouillons embrumé et dans les nuages, du vent et de la pluie s’abattent sur nous. Un coup de tonnerre au loin est également au rendez-vous. Ce n’est pas le moment de prendre froid. Sortie de l’imperméable, arrêt photo, et on descend de l’autre côté du col.

Accompagnée par ces éléments météorologiques inattendus, la descente se fait à coup de bâtons bien placés, celle-ci est raide, glissante et rocailleuse, mais tellement plaisante ! Je m’envole mais ralentis car nous ne sommes même pas encore à la moitié du parcours ! Oups, une petite douleur à l’avant du genou se fait sentir.

Quelques km plus loin et avec un peu moins d’altitude, le soleil repointe le bout de son nez et étonnement, il y a encore beaucoup de neige à certains endroits. Le paysage est fantastique, majestueux, et enivrant de par son immensité impossible à dompter.

Je n’ai plus de repère, le glacier gris / noir me fait penser à du sable noir qu’on pourrait voir en Islande. Sommes-nous en altitude ou au bord de l’eau ? 

Nous arrivons bientôt au 3eme ravito, celui de la Panossière, situé à 2641m. Pour y arriver, nous avons gravi un terrain rocailleux où des roches déboulaient à la suite des piétinements des coureurs. Du point de ravitaillement se dégage une superbe vue sur le glacier.

Comme à chaque ravitaillement, nous plongeons nos mains poisseuses pour picorer Tuc, fromages, chocolat noisette et bouts de gâteau. En trail, l’hygiène passe au second plan. C’est avec plaisir que je vis ce genre de moments, où les besoins primaires sont mes seules préoccupations.

La bouche pleine, nous repartons.Il fait chaud, et on en profite pour ranger l’imperméable.  

Nous sommes au 20e km. Une longue descente de 10 km avec 1567 m de D- nous attend. Un gros morceau ! Mon genou fragilisé dans les descentes est au rendez-vous. Je dois faire attention.

Vers le 25eme km, l’impressionnante passerelle Panossière nous accueille : à chaque pas, elle tangue à gauche puis à droite, et cette intensité varie au fur et à mesure de sa traversée. Je n’ose pas retirer une de mes mains de la rambarde tandis que l’autre tient fermement mes précieux bâtons.

Remis de nos émotions, nous repartons rapidement. Cette descente est remarquable par sa diversité de paysages inhérente à cette descente abrupte : quitter le glacier, descendre des sentiers rocailleux, retrouver la végétation quasi inexistante à plus de 2300m, longer une rivière jusqu’au village de Lourtier, refroidir le genou inflammé grâce à l’eau fraîche de la rivière et en profiter pour y plonger sa casquette, marcher pour savourer le paysage et ainsi apprivoiser la douleur.

Cette interminable descente frappée par le soleil nous conduit au 4e ravito, celui de Lourtier, à 1074m.

30km de fait, il reste encore 13km. Nous avons cumulé 2534m D- et 2288 D+.La famille est là pour nous encourager et nous donner des forces avant de nous attaquer au Wall soit la montée de Lourtier La chaux.

Ah le Wall ! Matt nous a bassiné avec cette portion de la course depuis le début de notre séjour suisse : 5km, et 1192m de D+ !!

Quelques bouts de fromage, Tuc, et chocolat noisette, et hop, à nous deux The Wall ! Tout en l’anticipant, on s’engouffre dans cette montée interminable partagée avec les coureurs de la x Alpine 111 et de la X traversée 73. Le 1er coureur de la X Alpine nous passe devant, Julien Chorier, avec environ 90km dans les jambes ! Impressionnant…

Nous savons que nous allons devoir monter ce sentier étroit, pendant des heures,  pour nous rendre jusqu’à La Chaux et donc au dernier ravito.

Je passe par quelques moments d’étourdissements, de jambes molles, de nausées (la pastille d’électrolytes dissout dans l’eau ne passe pas du tout ), de douleurs au coude causés par les bâtons, mais le rythme des 4 mousquetaires est maintenu. 

Le regard oscille entre les pieds du coureur devant moi et le somptueux décors panoramique. J’évite tout de même de regarder le paysage en marchant, l’insignifiance humaine face à cette force naturelle m’étourdis.

Durant cette dernière montée, plusieurs personnes s’arrêtent : assis, les yeux dans le vague, au bord de l’évanouissement, certains sont recroquevillés sur le bas côté, genoux à terre, bâtons plantés dans le sol, et tête entre les bâtons, pendant qu’un autre fait une petite sieste.

L’esprit trail c’est aussi s’arrêter pour prendre soin de l’autre et nous n’hésitons pas à aider les autres coureurs en cas de coups durs, à initier une locomotive de coureurs afin de marcher en rythme, et à rigoler avec eux à certains moments pendant l’ascension.

Cette longue procession hypnotique est bénéfique pour le mental.Tout le monde souffre mais personne ne se plaint : nous sommes là pour nous dépasser n’est-ce pas !En attendant, mon frangin grimpe sans bâton.. sa prépa pour son ultra est frappante !

Le soleil se couche. Après la traversée d’une rivière au débit impressionnant, une petite frayeur, et un pied mouillé, l’envie de pâtes gratinées m’embrouille le cerveau. La faim est là, c’est bon signe.

Nous arrivons finalement au dernier ravito: La Chaux, 2666m. 

Tels des zombi, les coureurs fatigués par le Wall se ravitaillent et certains récupèrent à leur façon. Il fait froid, il fait nuit, les repères ne sont plus les mêmes. Les frontales des coureurs s’allument et les imperméables sont de nouveau de sortie.

Il reste environ 7km de descente. Deux des 4 mousquetaires se lancent corps et âmes tandis que nous, nous y allons à notre rythme.

De drôles d’insectes nocturnes virevoltent dans le faisceau de ma frontale. L’air est frais, poussiéreux, et malgré le genou enflé, la descente est plus ou moins aisée.Nous descendons sous les 2000m, et comme par magie, la nature se transforme : les racines, la forêt, et les roches s’imposent.

Les quelques lumières des villes alentours nous réconfortent. Au loin, la voix du speaker Ludovic Collet, raisonne.

Nous y sommes, encore 2 km à descendre avec la jambe droite tendue pour éviter toute flexion et limiter les douleurs qui disparaissent avec l’émotion de l’arrivée imminente.

« Verbier. Ta station de ski, tes chalets, tes boutiques de sport, tes habitants aux mollets impressionnants, nous voilà ! « 

23h00. Verbier.

Bâtons dans une main, main de Lu dans l’autre, nous franchissons la ligne avec fierté, soulagement, et complicité après 12h d’introspection et de partage. Mon frangin et Matt sont déjà là, et ma nièce me saute dans les bras. Quel bonheur, quelle joie, quelle chance ! 

Complice de mon frangin, Ludovic Collet nous accueille :  « Ils arrivent tout droit du Canada … »

Il nous tend le micro. Les émotions sont là, le regard vif, nous explosons de joie et exprimons notre extase sur ces magnifiques paysages ! 

A quand le prochain trail  ? 

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