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Tchimbé Raid ultra trail : une leçon d'humilité

ON PLANTE LE DÉCOR

Passer le cap sacré de l’ultra et des 100 km. L’objectif de 5 mois de préparation intense où sorties longues, dénivelé, PPG et régime deviennent les traceurs communs du rare temps libre qu’il te reste. Délesté de 13 kg superflus et après avoir franchi les paliers kilométriques pendant deux saisons, enfin le grand défi de la longue distance, avec pour cadre mon île adoptive, la Martinique, sa chaleur, son humidité, sa boue et la végétation luxuriante de la forêt tropicale humide. Un défi familial, accompagné par Madame, elle aussi mordue de sentiers, et du « beau-f » Seb, coach expérimenté. Le Tchimbé Raid, course mythique du trail local, un ultra de 103 km / 5500 D+ dans le nord de l’île, plus vert, plus humide, plus casse-cou.

LA DROUILLE DE MA VIE (oui, t’as bien lu)

Saint-Pierre, tous les joyeux drilles descendent des bus pour rejoindre la grille de départ. On ne le sait pas encore, mais 40% d’entre nous ne verront pas la ligne de la délivrance. La dure loi de l’île aux Fleurs. Quelques pointures sont là, comme les réunionnais Didier Mussard et Mme Marcelle Puy, rien que ça. Départ 20 h, une longue nuit nous attend à la frontale.

Beaux comme des camions tout neufs avant le départ

J’emboîte le pas de Seb, histoire de pas faire le foufou débutant que tout le monde reprend en levant le menton au bout de 6 km. On chauffe les Vibram à bon rythme en montant tranquillement vers le premier ravito, au premier refuge de la montagne Pelée, le volcan emblématique de l’île et plus haut sommet, un chouette plat de résistance à peine les pieds sous la table. Je me sens en canne, à l’image des champs qu’on traverse. On grimpe ensuite le volcan jusqu’à la caldeira, altitude max de la course à environ 1140 m. La Pelée à 22h c’était une première, niveau vent ça dépote. On amorce la longue descente nous conduisant vers le nord-est, sur la côte Atlantique. C’est hyper gras, j’ai vraiment l’air d’un con dans la descente. En bas sans bobo, on entre dans les champs de bananes et d’ananas avant de retrouver la civilisation dans la commune de Macouba. Ravito ambiancé, ça c’est quand même le pied dans l’ultra.

Confiant au 25ème km, j’essaie d’oublier les remous gastriques qui essaient de venir au monde. Je ne pourrai plus les ignorer lorsqu’ils décident pour la première fois de la course de se libérer dans leur plus simple expression. Je profite de cette tribune pour présenter mes excuses au propriétaire du champ de bananes pour qui la récolte s’annonce par endroits, désagréable. Je ne l’ai pas senti, mais la différence de température en haut et en bas du volcan m’ont sans doute chamboulé le bide. Le coupe-vent était dans mon sac, j’ai eu la flemme de l’enfiler. Erreur de débutant. Pensant être exorcisé de ce diable intestinal, je repars libéré, délivré et confiant vers le ravito suivant, à Basse-Pointe. Les mecs ont vu large, c’est très long et on commence à manquer de flotte. On y arrive quand même sereinement, bien positionnés dans le Top 50. En parlant de Top 50, j’ai un autre soucis majeur : un chanson de me**e dans la tête, une nana que je ne connais pas et sa put*n de marinière (si ça te dit…).

On repart toujours ensemble et encore barbouillé vers la première base vie d’Ajoupa-Bouillon (48ème km), qui marque aussi le départ du Tchimbé des Volcans (55 km). L’objectif était clair, passer Ajoupa avant le levé du jour et prendre de l’avance avant que 250 bourins ne nous laminent un terrain déjà plus que délicat. Objectif atteint plus que haut la main puisqu’on y parvient 1h50 avant le départ de l’autre course. Le ravito a l’air très bien, pourtant mon attention est clairement portée sur les WC du stade qui nous accueillent. Ça commence à être chiant : une fois ça va, mais 4, 5…puis plus tard 8 fois, c’est épuisant. Mes ravitos font un passage express avant de reprendre leur liberté, 15 minutes chrono en moyenne. Pas assez pour recharger en gazole.

On bascule dans la seconde moitié de la course. Si la première m’inspire malgré tout le plaisir, la seconde aura quant à elle des airs de purgatoire. Et je le sens dès que l’on pénètre de nouveau dans la forêt (après la traversée d’une rivière au niveau du torse) : mes cannes sont devenues des bambou, mes speedgoat des sabots de bois. Je n’ai pas de jus, je suis fébrile. On attaque une horreur d’ascension, la crête du Cournan. D’énormes marches naturelles de racines entremêlées dans une boue si grasse que mes mains, sur les appuis, s’enfoncent dans le sol. J’ai eu raison de garder les mitaines. Le lever du jour ne me redonne pas le moral attendu, au contraire de Seb, qui voit bien que je suis en galère et qui me pousse le cul. La crête est dégueulasse, hyper technique, quasi incourrable.

C’est à ce moment- là que je prends conscience aussi que mon adducteur gauche me siffle la marseillaise et que mes brûlures dues au sac et au calebute rougissent comme toi quand tu viens ici, et que tu vas à la plage sans mettre cette foutue crème solaire. Si, vous le faîtes tous. L’explication est simple : j’ai investi dans de bonnes fringues techniques il y a un moment, mais j’ai maigri. Je n’ai pas changé mes équipements légèrement trop grands. Deuxième stupidité du jour. S’il n’y avait que ça, à la limite c’est pas rédhibitoire, mais je sens surtout que je perds le fil de ma course. Ma confiance me quitte, le doute s’installe. Je m’attendais à douter, je m’attendais à souffrir, mais je n’avais pas mesuré à quel point. Faut le vivre. « C’est le métier qui rentre, tu vas te refaire ». C’est ce que me dit le coach, c’est ce que je me force à croire aussi à l’entame de la trace des jésuites, après Sainte-Cécile. Un bon chantier aussi.

On commence à être rattrapé par les leaders du 55 km, dont quelques copains qui me remontent aussi le moral (Adrien, David, si vous passez par là…). Je suis au plus mal. Je ne cours plus, je fais du 3,5 km/h, mais j’avance. Petits pas par petits pas. « Tu vas te refaire ».

En vrac

A la fin de cette superbe forêt, que je n’étais pas en mesure d’apprécier à sa juste valeur, la petite tuile. L’horizon n’est plus très net. Le second plan passe au premier, et vice-versa. On aurait dit un de ces clips kitch des 80’s. Quelques personnes sont là pour nous applaudir, leurs encouragements ne sont que brouhaha incompréhensible. Pâle, à la question existentielle « Ca va ? » que me pose Seb, j’ouvre la bouche et aucun son ne sort. Bordel, je ne peux pas parler. Les joies de l’hypoglycémie, une première pour moi. Je me mets au sol pour essayer de reprendre le contrôle. Un gel et une compote, bienvenus, et on me relève. « Tu vas te refaire ». Point d’eau rapide, il reste 8 bornes avant la seconde base vie au Gros-Morne (75ème Km).

La pluie s’invite au rendez-vous. Pas la petite pluie qui te rafraîchit à la cool. La bonne grosse pluie droite qui transperce tes vêtements, et ton âme par la même occasion. J’arrive fracassé à cette base vie, je n’arrive pas à reprendre le dessus. Je sais déjà que Seb repartira sans moi, après avoir marché 20 km pour me relancer, sans broncher, alors qu’il avait des jambes. L’esprit Trail, c’est ça les gars. D’ailleurs, ça me rappelle ce super dessin de « des bosses et des bulles »…

http://Des%20bosses%20et%20des%20bulles

Bonne surprise, ma belle-soeur est là aussi. Je ne suis pas de très bonne compagnie cette fois-ci. Du mal à m’exprimer, qu’est-ce qui m’arrive ? Je choisis de faire le point, de prendre le temps. Si je veux finir, je dois la jouer finement. Ça commence de toute évidence par renoncer aux ambitions de classement, ça n’a plus aucun sens pour moi désormais. Je veux finir. Il me reste 25 bornes et 1200 D+. Une banale sortie du dimanche en somme.

Le chapiteau de la sécurité civile sera mon sanctuaire avec son petit lit de camp : je décide de m’allonger un moment, ma dernière cartouche. «Tu vas pas t’arrêter là, tu t’es entraîné trop dur. Tu connais derrière, tu vas te refaire». Je décide d’attendre Solène, ma traileuse de femme, qui arrive quelques temps après. Elle fait une course exceptionnelle, je me sens très fier de ce bout de femme d’un mètre soixante à peine, couverte de boue. Ça me remonte le moral. « On va finir ensemble ». Le plan est limpide désormais, on va à l’arche en amoureux, le pied. J’ai mal mais j’ai envie de repartir. Ca fait une heure et demie que je suis là remarque…

Je la laisse se ravitailler, tout semble aller bien pour elle, je suis scotché. Quelle femme ! On sort de ce stade maudit, il ne pleut plus, c’est déjà une bonne chose. Mais la suite des sentiers (Coeur-Bouliki, Rabuchon, Absalon, Pé-Bouche…) doivent maintenant ressembler à un bourbier sans précédent. Et c’est pas pour me rassurer, puisqu’à peine reparti, la petite côte bétonnée qui nous conduit dans la forêt me ramène à la raison. Je refuse d’abord d’accepter l’évidence. Mais au fond de moi je connais la vérité, et je la connais depuis quelques heures déjà. «T’es plus en état». Frustrant. Je n’ai pas mal aux cuisses, la fibre musculaire tient, signe d’une bonne prépa. Je ne vois pas la distance restante comme un fardeau, elle ne me fait pas peur; j’étais mentalement préparé.

Mon cardio est impeccable, je ne me suis jamais mis en zone rouge. Mes pieds chauffent, mais ils ne sont pas trop mal. J’ai donc repoussé les problèmes auxquels j’aurais pu m’attendre. Mais je ne m’attendais pas à ne plus pouvoir lever mon genou gauche au dessus du droit (emmerdant dans les côtes…) parce que mon adducteur est très douloureux. Mes plaies de frottement suintent sur mes vêtements (je me rappèlerai longtemps de la douche du retour), et je ne suis toujours pas au mieux dans mon apport en sel et sucre, ça fait pas mal d’heures que ça dure. «Rends toi à l’évidence, tu n’y arriveras pas…pas cette fois-ci. En plus tu vas être un boulet pour elle». Je fais part de cette réflexion à Madame, qui évidemment, pense d’abord à me rebooster. Mais elle comprend elle aussi que je suis lucide dans mon analyse.

Et ma course s’arrête donc ici, au milieu de nulle part, dans une rue anonyme, sur le bord du trottoir. 76 km. C’est bien moins bandant qu’une arche, je te le garantis. Elle part la mort dans l’âme, elle est déçue pour moi, pour nous. Moi je reste. Et je chiale comme un gosse. Je viens de faire l’impensable : j’ai abandonné. Abandonné, puta*n.

Fier d'elle...
http://Mada.trail.live

UNE LEÇON POUR LA SUITE

Les malheurs n’arrivant jamais seuls, Solène m’appelle pour m’annoncer qu’elle abandonne, elle aussi. Deuxième coup de massue. Je me faisais une joie d’aller voir son arrivée, je l’aurais vécue comme une part de victoire. Mais elle est sage. Parce que sa cheville gauche enfle et la fait souffrir. La boue, si accrocheuse, fait des dégâts sur les cartilages. Elle souffre d’une entorse du compartiment avant de sa cheville, son releveur ne fait plus le travail. Elle dérouille trop dans les côtes, c’est fini pour elle aussi.

Les pleurs qui suivront sont sans doute compréhensibles pour notre communauté de trailers ou d’ultra-trailers, peut-être moins pour les non-initiés. Mais faire face à un échec quand on prépare autant un objectif demande d’être solide dans sa tête. Et c’est ce qu’on s’est efforcé à faire en allant tout de même à l’arrivée, retrouver les copains, partant sur les autres distances ou spectateurs. Leur consolation nous sera précieuse, même si l’amertume ne se dissipe pas.

Le grand moment c’est évidemment l’arrivée de Seb, qui va au bout de ce calvaire en remontant les places perdues à cause de moi quelques heures auparavant. Ça fait mal, dans un sens, de le voir arriver seul, mais ça fait surtout plaisir. C’est aussi ça, l’esprit trail. Aller au bout de l’évènement. On s’était dit rendez-vous à l’arche avant la course. On va à l’arche, même si on n’a pas l’honneur de passer dessous. C’était le Tchimbé Raid.

Quelques jours plus tard, je me suis refais la course. J’ai commis des erreurs. Techniques, mentales…l’apprentissage de l’ultra est difficile. Mais j’ai pris plus d’expérience sur ces 16 heures de course que sur toutes les courses précédentes, que sur toutes ces dizaines d’heures d’entraînement. Je connais maintenant la souffrance. Je connais l’ultra-trail. Parce que, qu’on se le dise : ces 80 bornes valent sans doute bien des ultras métropolitains. Venez tester, vous verrez…Hors de question de rester la-dessus : inutile de vous dire que je suis déjà inscrit pour l’édition prochaine. Pour laver l’affront. Réfléchir, anticiper, tester, préparer, s’entraîner…voilà quels seront mes nouveaux traceurs communs pour les mois à venir. Avec un objectif en ligne de mire : la TransMartinique le premier week-end de décembre (138km / 5500 D+). Je serai prêt. D’ailleurs pour l’occasion, avec Soso, Seb et les copains, on va sûrement se monter une petite team, pour le fun. Suivez nous !

« Dans la vie, je ne perds jamais : soit je gagne, soit j’apprends ».